Une vie de SBF (Sans Bureau Fixe)

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Quand j’étais jeune (c’est-à-dire dans les années 90), la vie en entreprise découvrait la révolution de l’openspace. Finie la douce sécurité du bureau individuel, ou même la cohabitation à trois, pas plus infernale, après tout, que l’enfer de Sartre. Il fallait désormais faire son job au milieu d’une vingtaine de collègues braillards, avec qui on était prié de développer des dynamiques collaboratives (le terme est d’aujourd’hui mais l’idée est d’hier), et surtout des tactiques de sioux pour téléphoner aux clients sans que tout le plateau tende l’oreille. Mise à l’épreuve de la concentration, l’openspace demandait aussi de ruser pour passer ses appels personnels et consulter quelques sites dont le sujet ne cadrait pas avec les objectifs de l’entreprise – mais là je m’égare sans doute, parce qu’à l’époque dont je parle, la messagerie Yahoo était probablement le divertissement le plus transgressif de la toile.

J’admirais donc ces salariés soumis à rude épreuve, au vent de la communication et de la transversalité, tels des marmottes qu’on aurait tirées de leur terrier et jetées en pleine lumière. Je n’imaginais pas que vingt ans plus tard, ce qui m’apparaissait alors comme le comble de la mobilité serait non seulement parfaitement entré dans les mœurs, mais que le seul élément de stabilité qui allait rester aux travailleurs du XXIè siècle (hors administrations) se résumerait à ordinateur portable. Oublié, le monstre inamovible et poussiéreux autour duquel s’organisait la vie autonome des crayons, post-it et autres boîtes de chocolats, place au MacBook Pro ! L’armée des cols blancs (ou bleu ciel) promène ses données au gré des batailles à mener, errant sur la morne plaine des plateaux de travail, sans place attitrée, ce qui est proprement fascinant quand on considère la propension de l’être humain à s’asseoir à la même place quelle que soit la situation (à table, en classe, en salle de réunion ou au cours de yoga).

Dans la panoplie des services immatériels accomplis par cette armada volante, aux fonctions délocalisables et même portables à domicile, il y a le métier de rédactrice indépendante, particulièrement propice à l’état de SBF (sans bureau fixe). Contrairement aux idées reçues, le SBF passe sa journée à fuir son domicile, qui offre toutes les tentations constantes et renouvelées de ne pas travailler. Commence alors une quête éperdue, un voyage infernal à la poursuite de la table idéale et d’un silence chimérique, le tout sur les ondes fluctuantes du wifi. Le SBF entre dans un café, demande le code (du wifi), jauge l’atmosphère sonore, sniffe l’odeur de graillon et mesure son indice de supportabilité, puis finit par prendre place dans le coin le plus isolé de la salle. Paradoxale intention, puisqu’il est justement venu chercher la présence de ses semblables, pour rompre, le temps d’un expresso, le tête-à-tête aride qu’il entretient avec sa machine à écrire moderne. Une ou deux heures plus tard, le voilà poussé dehors par le regard mauvais du serveur qui se demande comment se débarrasser de cet individu doté de toutes les caractéristiques de l’étudiant attardé, pull informe et prix minime de la consommation au regard du temps passé, c’est du joli ça, et en plus ça grimace lorsque les mères de famille qui ne travaillent pas et qui se racontent la vie de leurs enfants parlent un peu trop fort à côté de lui.

Le SBF claque la porte et se retrouve dans la rue, titubant un peu sur ses talons si c’est une femme, car même si elle n’ira pas exhiber ses nouvelles Louboutin (qu’elle ne pourra d’ailleurs jamais se payer tant qu’elle cotisera au RSI) dans les openspace d’une grande rédaction, elle tient à garder un minimum de dignité et bannit toute forme de laisser-aller vestimentaire. Parfois, cependant, la bonne tenue est de peu d’utilité, voire superflue, comme lorsque la SBF (moi, donc) installe son espace de travail temporaire à la bibliothèque municipale. Coincée entre des retraités qui chuchotent bruyamment et des lycéens en train de plancher sur leur dernier devoir de maths, incommodée par des odeurs qui me rappellent que je ne suis pas la seule à chercher refuge parmi ces tristes étagères en inox, je me prends à rêver aux espaces de coworking peuplés de trentenaires beaux et dynamiques, barbes de trois jours et lunettes carrées à montures ostentatoires, champions du rebond et des dynamiques collaboratives.

Mais dans ces havres de modernité, où le seul fait de travailler a quelque chose de branché et de cool à la fois, le coin de table et le wifi coûtent un quart de mon hypothétique salaire, tandis qu’il me suffit de rentrer mon nom sur le site de la Mairie de Paris pour profiter de la data gratis. Alors, pour éviter d’avoir l’impression de repasser mon bac ou de me noyer dans la douce neurasthénie de la retraite, je recense les Starbucks Coffee des alentours, qui offrent un moyen terme raisonnable entre la bibliothèque et le plateau de coworking – wifi honorable, population internationale et temps d’occupation des lieux illimité. Au challenge de la concentration s’ajoute désormais un autre défi : ne pas essayer tous les types de brownies / cookies / cakes et autres tentations qui finiront par alourdir le prix de mon espace de travail – et mon tour de taille au passage. Mais le fond sonore inévitable, rengaines jazzy et crooning feutré (mais persistant), a raison de ma patience et de la carapace auditive dans laquelle je me suis enfermée depuis que j’ai fini mon gâteau. Je rentre chez moi, résignée à retrouver mon salon-bureau qui a le mérite de m’héberger dans le silence et la gratuité. J’ouvre mon courrier et trouve une lettre des impôts qui réclament le règlement d’une taxe forfaitaire de 67€ sur mon local de travail : mon appartement.

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