Petits drames de la vie quotidienne (1)

Tout commença par un bris de glace, de ceux qui ne sont pas assurés, et qui ne rassurent pas d’ailleurs, surtout quand on voit la tache noire s’épandre progressivement, comme une encre malfaisante et virtuelle contaminant l’angle inférieur du téléphone, attaquant sa tactilité, grignotant les M et les P comme dans un nouveau roman de Pérec, où les mamans cèderaient la place aux amans et les mystères seraient plus proches de l’ystérie que du silence. La bête était malade, bientôt analphabète, mais je n’avais pas pour projet d’écrire une nouvelle disparition. Je dus me rendre à l’évidence : il fallait changer d’écran.

Faute d’assurance, donc, car qui peut nous assurer contre la chute des objets, le faux mouvement, l’immaîtrisé ? j’allais devoir payer le prix fort pour rendre à mon Iphone sa virginité primitive. Mais vierge, il ne l’était déjà plus lorsque je l’avais tenu entre mes mains pour la première fois, caressant son dos mat et cuivré, dont le toucher soyeux me faisait frissonner comme au contact d’un livre neuf, me conduisant à commettre l’erreur originelle, qu’il faudrait payer un jour – le refus de placer un écran de plastique grossier entre l’objet et moi. L’installation d’une coque disgracieuse aurait pourtant évité la pieuvre virtuelle de mon téléphone quand celui-ci vint à choir, et la nécessité, justement, de remplacer l’écran, alors que j’avais acheté l’objet sur un marché de seconde main. Lointaine et sarcastique, la maison mère ne m’offrait aucun secours, l’opération serait bien pour ma pomme.

C’est alors que, selon le principe de l’adjuvant qui règle tout bon conte (et peut-être allait arranger les miens), une collègue de bureau me glissa à l’oreille le nom de Montgallet. Munie de ce sésame qui sentait bon la plage et les grandes étendues balayées par le vent, guidée par l’objet à réparer, qui vivait encore et m’indiquait l’arrivée du bus 46 dans 5 minutes, je me mis en route. 25 minutes plus tard, l’horizon ne s’ouvrit pas sur la mer à perte de vue mais sur la grisaille pluvieuse d’une rue du 12è arrondissement, jalonnée de boutiques informatiques tenues par des Chinois. Je poussai de grandes bandes de plastique pour me frayer un chemin vers l’antre de la réparation et déposai mon offrande, pleine de vénération et d’expectative, sur le comptoir en plexiglas. On la prit avec une certaine nonchalance, annonçant la facture (« 80€ » – « ah quand même ») et la durée de l’opération (« une heure » – « ça va »). Plus palpitante que mon précieux compagnon, je demandai d’une petite voix : « Vous m’appellerez quand ce sera terminé ? », ce à quoi la souriante Chinoise me répondit d’une voix encore plus petite, sans aucune ironie : « Vous aurez votre téléphone avec vous ? ». Confuse et pleine de reconnaissance anticipée, je quittai le magasin à reculons.

Je n’avais pas imaginé le petit drame existentiel que j’allais traverser pendant une heure, ce vertige en forme d’arrière pensée, cette désorientation, la nudité de mon être livré sans protection à l’existence. Je me sentis soudain habitée de multiples mouvements intérieurs, menus élans de la conscience qui finissaient dans le vide, me laissant étourdie, comme si j’avais voulu m’appuyer sur une rambarde ou une épaule et que ce support de pierre ou de chair m’eût été brusquement dérobé. Cela commença par un premier geste intérieur vers l’objet en réparation, qui devait m’indiquer l’heure à passer loin de lui, et qui s’offrit alors à moi comme la forme cruelle de l’absence, jusqu’à ce que je prenne conscience que j’avais une montre au poignet – ouf, j’étais sauvée. Dès lors, je n’eus de cesse de me raccrocher à la réalité brute de mon existence, à laquelle la disparition temporaire de mon double digital m’avait subitement confrontée. J’avais envie de regarder mon téléphone pour regarder la carte du quartier et savoir ce que j’allais bien pouvoir faire – il me fallut reconnaître que j’étais condamnée à l’errance, contrainte à surmonter le déséquilibre de mon esprit par l’arpentage bien concret de cette rue morose et grise. Je bénis le ciel de connaître encore l’heure et de constater qu’il était à peu près celle que l’on consacre à manger, ce qui conférait un but à mon voyage bien que je n’eusse pas le moindre appétit. Je m’apprêtais donc à m’attabler quelque part avec mon téléphone – pour lire les nouvelles, Facebook, rester connectée avec la vie, quoi – mais je tombai sur l’absent à nouveau, qui commençait à m’être familier. J’achetai alors un Grazia dans un kiosque à journaux, comme si le besoin de me raccrocher aux réalités les plus triviales rendait impossible la lecture de Philosophie magazine, que j’eusse normalement acheté en attendant un train ou avant un long voyage. Poussant la porte d’un restaurant chinois – autant rester dans le thème – je m’assis à côté d’une tablée de jeunes locaux dont le dialecte perçant surmontait à peine le glou-glou de la soupe aux raviolis avalée à grandes lampées sonores. Je me mis à lire consciencieusement le magazine, songeant en même temps à une amie à qui j’avais envie d’envoyer un SMS pour lui dire je ne savais plus quoi, songeant au même moment que je ne pouvais pas le faire, et combattant ce vertige relationnel par un poétique déplacement – j’étais en voyage dans quelque pays asiatique, sous la lumière laide des néons, privée de connexion comme il est acceptable quand on part au bout du monde.

L’heure avançait. Proche de la délivrance, je repris le chemin de la rue avec l’ardeur oubliée de la vie qui sait où elle va, la fougue des ambitions qu’on se donne, la joie des promesses à honorer. Leur promesse, mes réparateurs l’avaient tenue, qui me tendirent mon compagnon rendu à sa transparence première, non sans avoir peut-être récupéré toutes ses données (mais je n’en étais pas à chipoter sur ce détail). Encore empreinte de la vague inquiétude qui m’avait fait toucher du doigt l’abîme du deuil et l’aliénation de mon esprit à l’altérité digitale, je fis l’acquisition d’une coque de protection pour mon téléphone remis à neuf. La vie tenait au fond à un bout de plastique transparent.

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