Comment je suis devenue à 43 ans maman d’un enfant de 3 ans 

Préambule 

Comment c’est arrivé, ce bout de chou débarqué du Congo, embarqué dans la vie d’une quarantenaire pourtant bien occupée, comment s’est faite la collision des deux destins, l’improbable amalgame de vies que tout séparait, j’y reviendrai peut-être un jour, quand le temps aura fait son œuvre, quand le fruit de la volonté aura vraiment mûri, transformé en humus de l’amour, devenu attachement « à la vie à la mort ».

En attendant, l’heure est moins à l’introspection qu’à la consignation – des heurts, des joies instantanées, du bouleversement continu d’une vie agréablement déréglée, de cette matière nouvelle qu’est mon existence et dont j’ai besoin d’écrire la densité chaotique pour en conjurer l’apparente fadeur. Écrire pour ne pas me perdre dans un quotidien devenu pure extériorité, enchaînement de tâches plus ou moins ingrates, déploiement d’énergie pour le minuscule et le répétitif, suite logique et implacable d’une responsabilité ad vitam.

Écrire le jamais vu, jamais fait encore, la réalité d’une femme projetée en maternité sans être passée par la case pouponnage, et qui découvre les gestes ancestraux par la force des choses, la vie des mères, mères célibataires et travailleuses indépendantes, comme on dit dans le jargon administratif, professionnelles du planning modulable à l’envi. En vrac, des impressions et des faits, des émotions et des pense-bête, peut-être connus de toute mère, parfois propres à ma situation de mère adoptive. En bref, de l’écriture pour être sûre que mon moi ancien n’a pas tout à fait disparu.

Quelques emplois du temps, dans le désordre

Se retrouver à faire une quiche lorraine à 8h du matin, entre la douche et le café, la réussir alors qu’on a toujours été une quiche en cuisine, courir avec une poussette et un enfant de 15 kg dedans pour attraper un bus, en brûlant tous les feux rouges, rater le bus, faire des kilomètres avec la même poussette, le même enfant, plus 15 kg dans le dos, le chat, à déposer chez sa nounou, ne pas se tromper et bien repartir avec l’enfant, finir méthodiquement l’album de « naissance » de l’enfant, photos floues reçues par WhatsApp, photos des voyages, photos de l’arrivée, souvenirs des gens de là-bas, qu’il se repassera sans cesse et qui bientôt se figeront dans sa mémoire,

Se lever comme un dard à 6h30 pour éditer des factures, faire du square voisin son nouveau « working place » en plein air, commenter à 17:30 la maquette d’un graphiste au milieu de trois gamins qui s’envoient un ballon de foot en hurlant, faire abstraction et continuer le plus professionnellement possible, s’énerver sur son gosse qui a « envie de faire pipi » mais qui, en fait, ne veut pas faire pipi, répondre « oui » au « maman ? » répété toutes les trois secondes, jouissivement, par Georges, muet jusque là, et y prendre un doux plaisir, ne plus avoir mal au ventre, au dos, ou ailleurs, parce qu’on n’a simplement plus le temps,

Vivre comme un double de soi-même, étranger, personnage de maman qu’on n’avait pas prévu d’incarner, un peu comme dans un cauchemar mais sans la terreur ou l’angoisse, avoir le cerveau en compote et la créativité à zéro, dire certaines paroles à son fils parce qu’on a lu dans les livres qu’il fallait le faire, ou que des parents expérimentés l’ont recommandé, paroles simples de réconfort, paroles d’amour qui ne sonnent pas si faux, ou ces mots légués par des « adoptants » qui ont dû faire face à toutes les questions, des mots comme ceux-là : « Tu avais besoin d’une maman, j’avais besoin d’un enfant, alors on s’est trouvé », mots que je recase un jour dans l’ascenseur, alors que nous nous regardons dans le miroir, joue contre joue, et Georges sourit à pleines dents – ouf, c’étaient les bons.

Suite du puzzle

Aller au parc et se rendre compte qu’on a oublié le goûter, répéter l’oubli plusieurs jours de suite, se sentir mère indigne, hésiter à piquer le goûter d’une petite fille pour partager avec son propre fils, mais quand même, il me reste un minimum de dignité, avoir l’impression de vivre dans un dessin de Sempé, courses frénétiques, interjections primales, tirages de langue et insultes qui viennent du cœur (« t’es trop nul! »), pataugeage dans un bac à sable gris et boueux, s’entendre dire « Je compte jusqu’à trois… » d’un ton menaçant et lever les yeux au ciel devant tant de banalité, moi qui croyais échapper à ça, on est peu de choses, vraiment,

Apprendre à être attentive à la qualité des humeurs de Georges, comme les parents des nouveau-nés hument la couleur et la texture des excréments du bébé, ou bien entendent les infimes variations de ses pleurs, est-ce qu’il a mal, est-ce qu’il est triste, faire pareil en écoutant la colère de mon grand bébé, qui se colle à moi tout en me rejetant après un passage dans sa future école, déceler dans son œil noir le voile de la nostalgie, où sont tous ceux d’avant, d’où vient l’image de cette vie qui me semble un mirage, qui fait mal, dans ce Paris léger et si divers, et  nous regardons ensemble l’album souvenirs qui rattache au réel et ramène un sourire sur le visage du déphasé absolu, voilà, je n’avais pas rêvé, tout cela a bien existé,

Observer le jaillissement absolu de la vie, le plaisir absurde de courir après les pigeons, l’incroyable pouvoir de la répétition, des mêmes mots, des mêmes gestes, d’une course d’un point A à un point B, avec le même éclat de rire dans l’autre sens, la même énergie vitale qui fait peur à mon chat, dérange les vieilles dames, me fait craindre pour mon fils la plaie de l’hyperactivité, que deviendra-t-il, incapable de se concentrer, graine de délinquant, mon Dieu, j’en étais sûre – cette énergie qui le fait sortir de son lit d’un bond le matin quand il me voit, sauter dans mes bras et redescendre aussitôt, allez, ce n’est pas si mal.

3e épisode

Découvrir le calvaire des courses avec un enfant, le chemin de croix des démarches administratives quand ton diablotin ouvre et ferme la porte coupe-feu indéfiniment, ne veut pas s’asseoir, ne veut pas aller jouer dehors, l’épreuve du métro bondé avec poussette même pliée, la torture du train qui ne démarre pas alors que tu as pris une heure d’avance pour ne pas courir avec la poussette (pliée) et le gosse, qui part en vrille, triple salto dans l’allée centrale et tripotage de toutes les poubelles,

Bénir les salles d’attente, les pharmacies, les aéroports qui ont prévu une ère de jeux pour les enfants, à quoi tient la paix, vraiment, à un boulon de bois qui roule sur un circuit en montagnes russes, des bidules colorés qu’on peut toucher, pousser, secouer, m’épargnant l’espace d’un instant la lancinante litanie, « ne touche pas, arrête, attention, ne touche pas, arrête, attention », qui finit une fois sur deux par des pleurs, ceux de Georges quand je me suis énervée, les miens après coup,

Comprendre enfin ce que c’est que l’esprit de contradiction à l’état pur, se croire malin et faire des propositions contradictoires auxquelles l’enfant répond par « non », rester avec la satisfaction idiote et inutile d’avoir raison face à cet être irraisonné, jouer tactique et proposer une chose pour que Georges en fasse une autre,

Chanter avec lui, en répétant des phrases qu’il claironne dans la langue de son pays, ou peut-être pas, va savoir, avoir un peu honte quand il chante très fort dans un espace public, réaliser que je lui parle moi-même très fort et lentement, comme à un demeuré ou un sourd, retrouver mon débit normal quand je suis en colère, rougir un peu quand l’enfant dit naïvement, à haute voix, toujours dans un espace public : « On a fait popo ! », de cette voix flûtée et douce qu’il prend pour montrer sa satisfaction ou me plaire, éprouver moi-même une certaine satisfaction après avoir surmonté le challenge d’une grosse commission infantile dans les toilettes douteuses d’un TER, entrer avec bonne humeur dans l’ère scatologique – mais là, ça mériterait tout un chapitre.

4e épisode

S’émerveiller devant sa capacité d’émerveillement, ce talent pour voir toujours avant moi ce que je ne vois pas a priori,l’avion dans le ciel, le chien, la moto, quand mon regard à moi s’attarde sur ce jeune couple croisé de bon matin dans un Paris à la Dutronc, gros sac à dos du garçon, petit chapeau looké de la demoiselle, image soudaine et poignante de ma jeunesse révolue, pouvoir de « voyager léger », liberté de mouvement qui est aussi celle d’entreprendre, de découvrir, d’aimer, alors que c’est désormais arnachée que je me déplace, pensant pour deux, lestée de kits de sauvetage (eau, couche, goûter, pansements), obligation de prévoyance absolue qui me rapproche dangereusement de la retraite, si ce n’est de la tombe,

Ne pas se lasser, revenir au bac à sable comme à l’origine du monde, contempler les enfants qui l’inventent, ce monde, pétrissant la matière, lui donnant forme pour mieux la détruire ensuite, à la grande joie des tout petits, noter les méthodes plus ou moins autoritaires, ou laxistes selon le point de vue, avec lesquels les parents canalisent le surplus d’énergie de leur progéniture, celle-ci décidant que les pâtés c’est bien, mais le jeter de sable (dans l’œil du voisin) beaucoup mieux, rendre grâce pour ce papa venu avec un petit moulin en plastique actionné par du sable fin, attraction unanime des petits qui répètent mille et une fois la manipulation, et le papa à côté de l’objet de reprendre sans se lasser « Il faut mettre du sable sec dedans sinon ça ne marche pas »,

Avoir l’impression, à la fin de la journée, d’être littéralement passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : réveil ensoleillé, clair comme de l’eau de roche, sourires et babillage, puis turbulences qui s’accumulent en matinée, jusqu’au ciel noir d’orage, de rage, au moment où je m’oppose à la toute puissance de mon fils, début d’éclaircie après la sieste, coucher de soleil brillant à l’heure où l’on écoute des berceuses africaines, olélé maliba makasi, en feuilletant pensivement un album illustré. La nuit tombe, il dort, j’ai enfin la paix.

5e épisode – micro mosaïque

Quitter les mugissements primitifs des enfants pour les vrombissements du métro, reprendre la lecture des Échos et avoir (quasiment) le même contentement que quand je lisais du Bergson en prépa, genre j’ai une vie intellectuelle, perdre toute notion d’intimité et aller aux toilettes devant mon fils qui ne me quitte pas d’une semelle, pire que le chat, expliquer à quoi servent le blé, les bottes de foin, les boules à thé, jouir de prendre le volant, lui attaché, paisible, moi écoutant France Musique plutôt que « montons dans le train, qu’on soit gai ou bien chagrin », entendre, telle Jeanne d’arc, des voix d’enfants qui pleurent quand il n’est plus à ma portée, relire avec lui, pour la centième fois, l’album de sa « naissance », l’entendre nous appeler « David » et « Donatienne », car nous n’étions pas encore « maman » et « Georges » à l’époque des photos, lui expliquer, après conseils d’experts, détails anatomiques et posturaux, comment pisser droit dans la cuvette, accueillir avec la même joie que le matin le câlin post sieste, se rendre compte qu’on a encore « montons dans le train » dans la tête et qu’on sifflote la chanson à voix haute, se demander si « sur le pont d’Amignon en boucle » ce n’est pas pire, répéter « aVIgnon! » en vain, découvrir, bouche bée, ton fils se transformer en prêcheur exorciste africain lorsqu’il se lance, sourcils froncés et voix grave, dans un discours tempétueux à l’adresse d’un public imaginaire, le tout ponctué de gongs bien sentis (coups de pelle sur le seau renversé), se demander à quel moment il va enrichir son stock de phrases limité à 7 propositions (ne pas être pointilleux sur l’usage des pronoms) : « Il est là ! Il est gentil (le chien, bonne maman…), On va pas tomber, On va partir, On est arrivés, La maison est où ? L’avion ! Le chien ! La moto ! Il est où maman ? », sourire.

6e épisode

Considérer la puissance des diktats familiaux, héritage de « tenue » (raideur), de « distinction » (supériorité) et de « beauté » (minceur), qui m’amènent à crier sur mon fils débraillé et couvert de taches, à laver sa garde robe tous les jours, à n’acheter que du blanc, du beige et du bleu marine pour ne pas avoir à rougir devant ma mère, ma sœur et ma belle-sœur, pour rester sur cette idée du chic que j’ai parfaitement assimilée, pourtant si éloignée du goût des enfants, tout en teintes criardes, comme me le rappelle cette amie issue d’un autre milieu que le mien, pour qui le sujet des vêtements ne vaut la peine qu’on s’en préoccupe qu’à l’âge où les enfants eux-mêmes se sentent concernés (par les taches, les couleurs, les assortiments), c’est-à-dire vers 8 ou 9 ans, mais avant, les seuls critères qui comptent sont : le pratique, le confortable, le lavable, et nous nous mettons à discuter avec entrain des mérites comparés des machines lavantes-séchantes,

Dormir, pendant les vacances, dans la même chambre que mon fils, et me réveiller, le cœur battant et la bouche pâteuse, au beau milieu de la nuit, traversée par un cri perçant suivi de pleurs, moi criant à mon tour « Je suis là, Maman est là ! », avec la même impression de cauchemar que lui peut-être, sauter dans son lit et sans réfléchir serrer fort son petit corps sanglotant, jusqu’à apaisement, réaliser après coup combien cet être, encore dans les limbes de l’animalité, me rapproche du mystère de la vie et de la mort, même sans l’avoir mis au monde,

Décider de rompre avec le passé, ne pas voir, comme jadis ma grand-mère, les enfants comme de petits animaux à dresser, horaires fixes et principes, pensée absente et volonté inaudible, intolérable, ce qui ne m’empêche pas de fixer des horaires et d’inculquer quelques principes, mais j’essaie aussi de me mettre au diapason du petit animal, tout en contacts de peaux, grimaces, cris et sautillements, de parvenir à entendre le désir derrière l’impatience, l’inquiétude derrière la bouderie, de répondre aux borborygmes par des improvisations vocales, de jouer surtout, et je me rends compte que les mots sévères passent beaucoup mieux quand on tire les oreilles doucement ou qu’on se pince le nez en rigolant. 

7e épisode (où l’on commencera à noter la récurrence de certains thèmes)

Perdre (vraiment) patience quand mon fils ne veut pas partir en promenade mais refuse de rester à la maison (sans moi), geint, ferme son visage, tend sa nuque, répète « non » obstinément, se met à pleurer de colère quand je tente de l’emmener malgré tout, me refait la même scène après un trajet en ferry, si content du voyage qu’il ne veut pas mettre pied à terre, impossible de lui faire faire 3 pas alors que nous avons 500m de digue avant d’arriver au port de plaisance, finir par le tirer au sol sur 10 mètres, petite chose lourde et hurlante qui me fait sortir de mes gonds comme je ne l’aurais jamais cru possible, tremblant de tous mes membres sous l’œil amusé ou consterné des passants, comme ce couple de Hollandais qui me rend la sandale de mon fils perdue en route avec l’air de dire « cette femme est incapable d’éduquer un enfant », énervants ces pros de l’éducation qui font du Montessori comme ils respirent,

Contrairement à eux, donc, se retrouver totalement à court d’idées pour faire diversion, vidée de toute capacité empathique, puis pleurer un peu au téléphone avec une oreille compatissante, décompresser, faire comme si je n’avais pas vu que mon fils avait remis sa chaussure, le laisser marcher jusqu’au port d’un air renfrogné, recueillir sa petite main chaude dans la mienne sans montrer de signe particulier d’orgueil ou de victoire face à cette reddition, soupirer surtout de soulagement, après avoir constaté qu’un enfant qui fait la gueule pendant des heures, c’est largement aussi pénible qu’un adulte dans le même état,

Souhaiter être loin, très loin de tout ça, sur une scène de théâtre, dans un bar avec de vieux amis, sur un chemin de randonnée désert, dans les bras de mon homme. Regarder l’enfant endormi, refermer la porte en me disant que ça ira mieux demain.

8e épisode

Être tantôt amusée, tantôt bêtement flattée quand mon enfant attire la curiosité publique, les sourires bienveillants, la sympathie, ne pas prendre la mouche quand chacun se permet une petite caresse sur sa tête ou évoque des souvenirs d’expatriation en Afrique, qu’ils étaient mignons les gosses, m’agacer tout de même parfois devant l’attendrissement compassionnel dont Georges fait l’objet, comme dans ce bus où il se colle à moi pour pleurnicher une petite phrase à mon oreille, et à côté de moi une dame d’un certain âge qui me glisse avec un sourire plein de sous entendus : « il a besoin de sécurité ? », « non » lui dis-je, « il a besoin de faire pipi »,

Me rengorger, un peu bêtement encore, lorsque des personnes qui nous découvrent s’étonnent de ce lien qui a l’air déjà si naturel, quoi, il n’est là que depuis 6 semaines, mais on dirait que vous êtes sa mère depuis toujours, c’est formidable, accueillir ces mots venus de l’extérieur, même s’ils ne perçoivent que la surface des choses, comme un réconfort, comme la confirmation de notre lien, de son évidence factuelle, pas très sentimentale mais bien tangible,

Se dire que, de toute façon, à partir du jour où j’ai eu l’orphelinat au téléphone, je me suis sentie engagée, moralement responsable de cet enfant pour qui j’engageais une longue bataille administrative, réaliser que ce premier coup de fil était le « oui » de toute une vie, le « oui » de Marie en quelque sorte, toute proportion gardée, je suis un peu moins fraîche qu’elle, mais quand même, probablement aussi naïve, incapable de mesurer tout ce qui allait se mettre en branle, après une décision aux étranges motivations, sauf que mon fils à moi allait être beaucoup plus noir et beaucoup moins angélique que le sien, mais après tout, s’il ne finit pas sur une croix ou en prison, ça m’arrange.

9e épisode

Prendre la liberté de faire une heure de yoga, laisser une chance à l’enfant de rester tranquillement assis au fond de la salle (ha ha), l’entendre derrière la porte qui gratte, piaffe, varie les gémissements jusqu’aux sanglots (pas longs), regarder le paysage et la mer en tentant de « laisser passer les pensées obsessionnelles » (ha ha), craindre le pire quand je n’entends plus mon fils (il joue avec le grille-pain, il a mis à sac la maison de mon ami, il est mort), sortir de là et le retrouver devant la porte plus fidèle que Lassie, lui expliquer que maman aussi a besoin de vivre (ha ha),

Accepter de devenir, pour quelques années, une personne à mobilité réduite, petits pas, vitesse de fourmi, persister malgré tout à passer les mers et les montagnes, en recréant partout l’espace rétréci de la routine, éprouver le plaisir dérisoire de monter la première dans l’avion parce que j’ai un enfant en bas âge, puis éprouver le plaisir coupable d’effrayer mon fils en suggérant la possibilité de tomber dans la mer, et le voilà soudain qui se tient coi, répétant à chaque seconde, la mine inquiète, « on va pas tomber, on va pas tomber », mais non mon chéri, on ne va pas tomber,

Mettre bout à bout des occupations minuscules, faire le lit (il aime ça), mettre ses chaussures (très casse-pieds), me regarder faire la cuisine (l’espoir fait vivre), trier un tas de bois en trois piles, les planches, les baguettes, les cubes (y a que moi qui bosse), se laver les dents (en miroir), sauter plusieurs fois d’une marche, d’un banc, d’un trottoir (là je regarde), sauter en tenant la main des adultes (il faut être deux), aller aux toilettes (la chasse-d’eau, ce miracle technologique !), regarder mes photos sur Facebook (« c’est Donatienne, elle est gentille », « c’est Mémé… elle est gentille », mmm, éradiquer ce « Mémé » congolais), réécouter « Prendre un enfant par la main » de Yves Duteil (je pleure, Georges sourit), jouer au loto des animaux dans la lumière du soir.

10e épisode : Apprendre à réparer

Parce que j’ai lu des livres sur la discipline positive, apprendre à l’enfant qu’il est possible de réparer ses erreurs, que le joli livre musical offert par une bonne amie, feuilleté tant de fois avec excitation, ne méritait pas tant de haine, qu’après en avoir méthodiquement déchiré la couverture, sous le coup de la colère, il est encore possible de faire un joli puzzle avec du scotch, et que, de toute façon, chez moi, « les livres, on les caresse » (leçon intégrée),

Apprendre à réparer, aussi, les pauvres relations humaines, comme après avoir mordu un enfant jusqu’à voir la marque des dents, demander de dire « pardon » alors que cela m’a toujours paru odieux d’extorquer un « pardon » à un enfant qui n’est pas d’humeur à ça, mais là, c’est instinctif, je ne peux pas laisser passer, atteinte à l’intégrité physique d’autrui, mon fils devenu un petit sauvage, et je découvre au passage la puissance de l’orgueil, qui lui fait refuser de s’incliner et me tenir tête pendant des heures, jusqu’à ce que je perde la mienne, et là je ne me contrôle plus, c’est moi qui hurle comme si j’avais été mordue jusqu’au sang,

Apprendre à réparer, surtout, notre relation naissante, placée sous le signe du bouleversement, celui de sa toute petite vie déracinée, celui de la mienne aussi, bien vieille déjà et au cuir tanné par les épreuves, retrouver le chemin du sourire après les larmes, du câlin après les cris, raboter les pièces encore brutes de notre puzzle d’amour, sans oublier que sa vie tout entière sera une longue réparation de l’abandon premier, de ce pourquoi sans réponses – tout reste à inventer.

Fin de la 1ère saison !

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