Le jour d’avant

Bien sûr, je l’attendais depuis une semaine, ce coup de massue verbal, cette accablante injonction : parents, restez chez vous avec vos enfants et n’en bougez plus jusqu’à nouvel ordre. Bien sûr, j’avais déjà commencé à lire tous les billets doux des penseurs positifs brodant sur le thème : « 40 jours à la maison avec tes gosses : une belle occasion de créativité ! ». Mais quand je me suis levée ce matin, lourde du jour d’avant – avant le confinement, avant le tête-à-tête indéfini avec mon Jules et mon fils de quatre ans (Georges), avant l’annulation de mes missions de freelance – je n’étais pas encore très au point côté créativité infantile. Dans les yeux de mon Jules : « Génial, me voilà enfermé pour un mois avec une dépressive. » Dans ma tête : « Bon, qu’est-ce qu’elle a dit la maîtresse, l’enfant a besoin de rituels ? ». J’ai commencé par le premier : chaque jour, l’enfant dormira tout son saoul, c’est toujours ça de pris sur la journée. Puis il s’habillera seul, à son rythme (oooh, finie la course pour aller à l’école), et si ça dure deux heures, on appréciera le gain d’autonomie.

Ça n’a pas duré deux heures mais ce faisant, j’ai vaguement tenté de croire qu’il était encore possible de travailler, de rester relié au monde de ceux qui produisent, réfléchissent, font du chiffre, mais je n’ai quand même pas mis la barre trop haut, je suis restée sur de la technique, testant frénétiquement les outils de « visio conférence » censés sauver la profession de formateur, demandant à mon Jules de se mettre dans la pièce à côté avec son ordinateur, parce que nos deux machines à côté, ça sifflait, mais à distance, ce n’était pas terrible non plus, bref, réglant le bordel informatique comme on règle son parachute, avec le sentiment que la chute avait déjà commencé, et c’est à ce moment que j’ai reçu un mail m’annonçant l’annulation d’une des dernières missions encore prévues pendant cette semaine, qui montrait enfin son vrai visage de carême. Il était 10h40.

Prise de découragement et assaillie par les premiers câlins désœuvrés de mon fils, j’ai lancé l’atelier « dessin » tout en continuant mes tests informatiques avec une amie qui n’arrivait pas à installer Skype. Malgré le sentiment comparatif d’efficacité qu’elle m’a inopinément permis d’éprouver, j’ai rapidement saisi l’affreuse vacuité de ces instants consacrés à la fois au travail et à mon enfant, c’est-à-dire ni à l’un ni à l’autre, sauf pour laisser tout à coup le tyran parler par ma bouche : « Georges, quand on commence quelque chose (en l’occurrence un dessin), on va jusqu’au bout ». A 11h45, l’enfant rend sa copie, et on arrive ensemble à étirer la matinée jusqu’au déjeuner, pâtes au beurre (ce n’est qu’un début), oranges fraiches plein les mains, ahh, les mains, par pitié, les laver tout de suite et encore, et la sieste vient heureusement mettre un terme à ce premier round du jour.

Vers 15h, début du deuxième round, on regarde son couple en se disant que si on passe à travers une quarantaine pareille, y a pas à dire, ce sera bon signe, on (je) fait(s) des mises au point : ouais, on est deux, mais faudra aussi partager le rôle ingrat de la maitresse à domicile. Bizarrement, mon homme soutient qu’on ne va pas se mettre la rate au court bouillon, et qu’une heure de télé par jour n’a jamais rendu un enfant idiot, contrairement à ce que j’explique à mon fils depuis qu’il est en âge de soutenir mon regard. En attendant, trêve de palabres, ledit garçon a besoin d’air, et je le lance dans les rues sur son petit vélo et sans masque (il n’y en a pas, de toute façon), tel un chien à qui on fait faire des longueurs sur le béton puisque le parc est fermé. Je sais déjà que ce sont nos derniers instants de liberté. 17h, nouvelles propositions scolaires de ma part (« tu raconteras à ta maîtresse, hein, les beaux dessins ? »), à 18h, mon Jules prend les choses en main et propose à l’enfant une combinatoire Kapla – Playmobiles. A 20h on dine tous ensemble devant la télé ; c’est le début de la fin (diner devant la télé ?!) mais c’est l’heure de vérité – après le jour d’avant, l’après se confirme, et on ne sait pas comment on va tenir, même s’il nous reste encore un paquet de pâtes.

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