Coronaconfinement – Jour 3

Ça y est, on est dans le tunnel, le réveil ressemble à une grosse cuite, avec passage amnésique et gueule enfarinée dans le miroir, « mais qu’est-ce qui s’est passé ? », « ah, on est toujours là ? », et on croit que le mauvais rêve passera avec les brumes matinales, mais non. Pour ma part, ce matin, je ressemblais à Sue Helen privée de whisky, tanguant entre la déprime et la colère ridicule, regardant avec ahurissement mon Jules qui me proposait d’un air guilleret d’aller chercher du pain frais à la boulangerie, comme si on était dimanche, tiens, comme si tout allait bien, alors que je croyais que c’était la guerre moi, qu’on était en mode Anne Franck dans son grenier, mais c’est là que je réalise que la guerre, c’est une autre paire de manches.

Ben oui, hein, je ne vais quand même pas me plaindre, n’est-ce pas, je n’ai pas cinq enfants à gendarmer dans un petit HLM mal insonorisé, il y a quand même de la place ici, suffisamment, en tout cas, pour un mettre un beau « rameur » en bois devant la fenêtre, et commencer à ramer comme une débile pour sortir de l’humeur « bout du rouleau », pendant que le petit encore en pyjama fait de la gymnastique devant un cours en ligne, et je continue de m’agiter sur mon bateau immobile en écoutant mes amis de France Musique, ces fidèles au poste qui ont compris la puissance de la continuité dans les programmes, et qui nous passent les Vêpres de la Vierge de Monteverdi que je prends d’abord pour une polyphonie corse (tragique, bien dans le ton), avant de reconnaître la beauté guerrière du thème, trompette à l’appui. La guerre, tiens, toujours, et des ampoules au creux des mains en guise de blessures.

La suite commence à ressembler à de la routine, travail inefficace, attention dispersée, jeux d’enfant sans entrain, mais il fait beau, ça donne des couleurs gaies au tableau, enfin ça le rend plus irréel encore, comme cette promenade que nous faisons avec Georges en fin d’après-midi, car il faut bien faire sortir les enfants autant que les chiens, avec un PDF dans la poche bien sûr, jurant-crachant que oui, nous sortons pour faire « un peu de sport pour ne pas péter les plombs », et Georges se penche sur les petits bouts d’herbe au pied des arbres citadins en s’exclamant : « Maman, regarde, les fleurs ! ». Douceur inattendue de l’air, du printemps suspendu à ces rues où l’on croise encore quelques passants, mais à bonne distance, dans cette ville devenue promenade immense et merveilleusement calme.

J’en viens presque à oublier que cette sortie n’est qu’une parenthèse, à me demander si je ne suis pas en train de vivre dans un monde parallèle, ou si je n’ai pas cédé à une vaste fumisterie, mais la pharmacie ouverte, en face d’un magasin de pompes funèbres joliment appelé « Maison de deuil », me rappelle à la triste réalité, et je n’ose entrer dans le Monoprix pour y flâner au rayon vêtement, par crainte d’avoir un flic aux fesses, à moins de prouver que je ne faisais que passer pour aller acheter un nouveau paquet de pâtes au sous-sol. Sur le chemin du retour, je croise une amie, elle aussi en permission, nous nous regardons à distance, mi-chiens de faïence mi-pestiférées, évoquant d’une voix lasse ce tunnel dont nous ne voyons pas la fin. Elle dit dans un soupir : « Peut-être que c’est comme au ski, le troisième jour, c’est toujours plus difficile, c’est celui où on se casse une jambe ». Espérons, oui, car la résurrection est encore loin.

 

 

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