J16 – De battre nos coeurs ne se sont pas encore arrêtés

On a l’impression que ça dure depuis toujours, que le temps s’est arrêté, suspendu comme cet appartement sous les toits avec vue sur le ciel, si bleu, si calme, mais dans le poème de Verlaine, la « paisible rumeur » de la ville se fait entendre au loin, alors que là, pas un bruit, ou parfois un de ceux qui déchirent de nos jours la tranquillité de la campagne, taille-haie électrique ou élagueuse virulente, qui font pester le citadin en mal de silence, mais cette fois, on est bien servi côté silence. La vie s’est comme repliée sur elle-même, toute petite pour passer dans le chas de cette aiguille du temps suspendu, comme on marche sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller en soi la fureur des désirs, la folie de la colère, la soif des grands horizons, car dehors, rien, sinon des êtres qui flottent à quelques mètres les uns des autres, regards méfiants, insistants, honteux parfois, d’être encore là, dehors, alors que la police patrouille avec un haut-parleur digne d’un film de science-fiction pour dire « Rentrez chez vous ! », à l’heure où dans les hôpitaux, invisibles à nos yeux d’assignés à résidence, des soignants sont au cœur de la bataille, une bataille qu’on leur envierait presque de mener, ils travaillent eux, ils se meuvent, eux, mais il faut taire ces pensées obscènes, et se contenter de cette vie miniature dont on sent qu’elle prélude à la chute. Alors, tandis que le chat dort au soleil entrant de ce printemps à distance, nous tentons de prendre exemple sur cet expert de l’indifférence, des jours indifférenciés, toujours heureux pourvu qu’il y ait des croquettes à heure fixe, et nous nous berçons de routine comme on rassure les tout-petits, dans le cocon de notre appartement devenu plus apaisant que le ventre maternel, et nous donnons de l’importance aux petites choses, « pas de laisser aller dans les petites choses » disait un protagoniste de Beckett qui s’y connaissait, lui, en terme d’attente. Patiemment, mon homme me propose de ranger mes affaires sur le chevalet appelé aussi « valet de chambre », un terme désuet mais assez charmant, il m’explique aussi comment faire partir les crottes de chat trop légères pour le flux de la plomberie versaillaise, il suffit de poser délicatement une feuille de papier toilette sur l’excrément rétif, et hop, le tour est joué, la pression conjuguée de l’eau sur la feuille et l’aspiration du dispositif auront raison de cet embarras domestique, et nous apprécions ensemble les miracles de la physique appliquée, expliquée aussi à l’enfant à travers une séance de bananes flambées au rhum, qui manquent de mettre le feu à la maison, mais sont aussi merveilleuses qu’une lampe d’Aladin frottée au bon moment. Et dans ce tableau familial harmonieux, parfois s’échappe l’accent de la colère refoulée, quand les explications trouvent sourde oreille, quand l’enfant ne veut pas faire son coloriage à code, un chiffre par couleur, sur lequel je reste intraitable, car c’est la dernière digue avant l’inaction totale, le ramollissement généralisé, et je ris à entendre mon homme pester sur sa propre fille, « mais c’est quoi la base d’un triangle ? c’est quoi la définition ? putain, c’est le plus grand des côtés, merde », et je me dis qu’on n’est pas sortis de l’auberge s’il faut faire la classe jusqu’au début de l’été, d’ailleurs je n’aurai pas les vêtements adéquats, laissés précipitamment derrière moi alors que le confinement s’annonçait comme une courte parenthèse, mais après tout, pourquoi se soucier de se vêtir, les jours identiques à eux-mêmes nous laissent aussi informes que les jeans usés, dans cette vie en chaussettes, d’ailleurs il m’a suffi d’enfiler une fois mes bottines de citadine pour avoir l’impression de porter des chaussures de ski, pied comprimé, complètement confiné, allez vivement l’été, on vivra nus et ce sera aussi bien.

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