Le masque et le sourire

Est-ce parce que j’ai une petite bouche, aux lèvres un peu trop fines qui ressemblent à un trait tremblant quand on les maquille, ou est-ce un vieux réflexe de classe passé dans mon inconscient aristocratique, qui veut qu’on évite de rire à pleines dents (c’est vulgaire), mais j’ai toujours été agacée par l’image publicitaire du bonheur qui s’étale en sourires carnassiers, toutes dents dehors, glotte presque apparente, au fond de la grotte formée par deux lèvres pulpeuses retroussées sans complexe, car oui, le bonheur doit se voir, dans une indécence comblée, bien loin du sourire rabat-joie de la Joconde,

Mais ça, c’était il y a peu, il y a une éternité, avant qu’un bout de tissu ne vienne amputer les visages, et qu’il faille garder son bonheur pour soi, regrettant le règne de la bouche (même vorace) et celui des dents (même trop blanches), car les yeux ont beau sourire, ils ne jettent pas d’éclairs véritables, et j’ai beau mettre du rire dans ma voix, j’ai l’impression d’être frappée de cécité, ou plutôt devenue l’homme invisible, hop, je mets le masque et je disparais, comme à la porte de l’école où j’attends mon fils, cherchant désespérément à croiser les regards de parents inconnus, dans un nouveau quartier,

Mais nous sommes condamnés à ne pas nous voir, à ne pas mettre non plus de visage sur celui de la maîtresse, et je devrai accepter de faire mon trou social sur cette béance du sens, cette blancheur mutique et occultante, ces visages qui ne parlent pas mais qui me renvoient à moi-même, alors comment ne pas penser aussi à cet homme qui faisait la manche dans la rue, que j’ai ignoré, tout en prenant conscience que c’était beaucoup plus facile avec un masque, il suffisait de voir à travers lui, cet homme n’existait pas, et je me dis que même si l’on est loin des gueules cassées de 14, même si le port du masque n’est pas un drame, on n’en sortira probablement pas grandis, mais plus indifférents, plus peureux, plus seuls,

Mais au moment où je réalise que l’empathie a un visage (le mien, celui des autres), je commence à apprécier ces petites ridules qui s’étalent au coin des yeux et qui parlent, elles, de l’âge, du temps, et qui se creusent quand je souris, victoire, voilà enfin un signe qui sort du masque, un indice de vie, il n’y a plus qu’à ajouter un rire de gorge et quelques modulations vocales et je pourrai redessiner les contours de notre humanité partagée.

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