Primum non nocere – Ma garde à vue aux urgences

Midi

Ça a commencé à midi, dans le cabinet d’un médecin généraliste de centre-ville, alors que je venais signaler une douleur fulgurante au niveau du cœur. Mon Jules m’avait forcée à prendre rendez-vous – je crois à peu près aussi peu aux médecins de ville que Molière en son temps – et voilà que le médecin m’interdit de repartir de son cabinet, sinon pour filer aux urgences. Je soupire, j’invoque une formation à assurer deux heures après – rien à faire, la médecin (comment féminiser ce mot ? « la médecine » ?) reste inflexible. Je soupire à nouveau, j’appelle mon Jules, et nous voilà aux urgences de l’hôpital Mignot, au Chesnay.  

13h30

44 ans, soupçon d’infarctus, j’imagine avoir préséance sur les chevilles foulées ou autres bobos du quotidien. De fait, je n’attends pas longtemps avant de passer les portes coulissantes, qui ouvrent sur une sorte de petit sas où des personnes allongées sur des brancards attendent en vrac d’être prises en charge. On me fait adopter la même position alors que je suis totalement valide, pour me pousser vers un bureau où l’on me pose des petits capteurs sur le torse, assortis de pinces qui ressemblent à celles qu’on utilise pour redémarrer une voiture, mais en miniature. L’électrocardiogramme (ECG) confirme la présence d’« extrasystoles » anormales. « Vous ne sentez pas des palpitations particulières ? » Non, je ne sens rien, enfin j’ai toujours senti des palpitations de temps à autre mais pas de quoi se frapper pour une angoissée chronique. Le brancard repart (« pas besoin de remettre votre soutien-gorge »), et j’éprouve un léger sentiment de ridicule à me faire véhiculer par un jeune infirmier pour qui ce n’est que routine, tenants mes effets contre moi comme une vieille dame effrayée.

13h45

J’atterris dans un sous-sol organisé autour d’un grand carré de plexiglas, au milieu duquel bourdonne le corps médical. Autour de ces parois de plastiques, les couloirs forment une sorte de sinistre cloître où l’on déplace les brancards à coup d’excuses plus ou moins bredouillées, poussant les malades d’une place à l’autre, comme les pions encombrants d’un jeu de dames improvisé.

14h

Quelqu’un rentre mon brancard dans un « box », une toute petite salle à l’écart des autres malades (un luxe, quoi). Une infirmière (jeune, comme tout le personnel de ce lieu blafard) et une autre (en formation) me font dépoitrailler davantage pour me coller de nouveaux capteurs sous le sein et dans le dos, avec les pincettes afférentes. Elles immobilisent mon bras gauche pour prendre la tension, le droit pour faire les prises de sang ad hoc, me coincent l’index du même côté dans une pince en plastique munie d’un voyant rouge (pas pratique pour pianoter sur son smartphone) et finissent par m’infiltrer des tiges dans chaque narine pour vérifier que je n’ai pas le coronavirus (by the way). De plus en plus nue, enchaînée à la machine, je suis à leur merci – mon passage de l’autre côté du miroir (celui qui sépare les valides des malades) a commencé. Je demande d’une voix déjà suppliante dans combien de temps j’aurai les résultats des analyses, elles répondent « environ deux heures ».

14h15

Mon brancard est déplacé dans une autre zone adjacente au cloître, délimitée par des parois mobiles genre rideau de douche amélioré, un système d’isolement du malade qui rappelle les rideaux des hôpitaux religieux dans la Grande vadrouille mais en beaucoup moins classe. Vestimentairement diminuée (j’ai revêtu une blouse mal nouée, bientôt on verra mon sein comme on voit la jambe maigre de la vieille dame d’à côté), privée de liberté de mouvement (donc de passage aux toilettes), j’entre dans une phase d’attente anxieuse, tendue vers l’échéance des deux heures qu’il va falloir passer sans livre – car j’ai eu la bêtise de partir précipitamment aux urgences en oubliant ce fondamental de la lutte contre l’ennui. Parée pour un supplice d’oisiveté, je regarde la batterie de mon téléphone diminuer à vue d’œil, telle la petite fille aux allumettes qui brûle ses dernières allumettes, justement.  

14h30

Rien à faire. De l’attente pure, une belle occasion de méditer, tiens. Je regarde, j’écoute, songeant qu’il y aurait un reportage à faire dans un endroit pareil, que ce plexiglas qui sépare les malades du corps médical sépare en réalité deux mondes, deux points de vue totalement incompatibles, celui de ceux qui travaillent (et vous le font bien savoir) et ceux qui subissent. Des bruits de machines ponctuent le babillage des soignants (comme on les appelle maintenant dans les journaux), certains s’adressent aux vieux comme à des tout petits, un autre rabroue une vieille à talons hauts, assise sur le bord de son brancard, qui s’apprête à s’installer sur une chaise à roulettes que l’infirmier a approchée d’elle – mais non, erreur, c’était pour quelqu’un d’autre – tandis qu’un nouveau brancard est fixé non loin de moi, sur lequel un Noir semble délirer dans sa fièvre, poussant des gémissements réguliers comme ceux des dingues… ce que je suis en train de devenir. Ou chèvre.

16h

Deux cardiologues arrivent à mon chevet pour me faire une échographie du cœur. Après m’avoir posé les mêmes questions que leurs prédécesseurs, l’un des deux, un quadragénaire étranger (afghan ? marocain ? indien ? le masque empêche toute identification) me demande de me tourner vers le mur avant de commencer l’opération. Il commente en direct pour sa (jeune ?) consœur : « Alors tu vois, là, on dirait un micro-décollement, rien de bien méchant mais intéressant… » Le dos tourné au duo qui s’affaire, je suis un cœur sans visage, un cas clinique, qui mérite tout de même son diagnostic : « Vous avez peut-être une péricardite, une sorte d’épanchement. Mais attendons les analyses pour voir. » Je grille ce qui me reste de batterie téléphonique pour explorer sur Wikipedia la nature de mon mal potentiel. La lecture n’aide pas à calmer mes battements de cœur.

16h30

J’ai envie de faire pipi mais je suis enchaînée. Je me retiens en me disant que les résultats des analyses sanguines vont bientôt sortir, que je vais pouvoir décrocher la pieuvre métallique qui m’assigne à résidence, mais personne ne vient. De plus en plus tendue, j’essaie d’attirer l’attention de la première infirmière que j’ai rencontrée mais elle m’ignore superbement, avant de daigner m’accorder quelques instants, au bout du troisième appel. Epuisée par l’attente mais surtout les mois de travail qui ont précédé ce mauvais quart d’heure aux urgences, je commence à pleurer en expliquant que si les résultats ne sont pas sortis à 17h, je partirai. Pour le moment, c’est elle qui part, sans un mot.

17h

La chef (cheffe ?) de l’infirmière écarte le rideau de plastique. C’est la femme médecin qui m’a auscultée en début d’après-midi. Elle commence à me faire la leçon, d’un petit ton pincé, parce que je le vois bien, ils sont débordés – je ne vois rien du tout, les urgences qui étaient pleines quand je suis arrivée se sont vidées – alors je peux bien attendre trois heures n’est-ce pas, au Canada on attend 13 heures, donc merci d’arrêter de leur mettre la pression, j’ai déjà de la chance que les cardiologues soient passés, et je l’entends déjà me dire de ne pas faire l’enfant, de ne pas faire de caprices, puis je me mets à sangloter parce que j’ai les nerfs qui lâchent – maintenant, j’ai envie de faire pipi à mourir. Comme la médecin n’arrête pas de me sermonner, je pleure de plus belle et lui fais signe que c’est bon, elle peut partir, je reste. Vaguement perturbée par mes torrents lacrymaux, ma geôlière m’autorise à appeler mon mari pour qu’il m’apporte un livre, elle fera en sorte qu’il arrive jusqu’à moi (le livre),

17h15

Et voilà le Jules qui se pointe avec des gâteaux, des compotes, une batterie portative pour mon téléphone, mais sans les livres (« Ah zut, j’ai oublié »). Je n’ose même pas l’engueuler, il a déjà bravé toutes les autorités pour arriver jusqu’ici (l’entourage des malades n’est pas autorisé aux urgences), et je vide mon sac de larmes avant de vider ma vessie dans le bassin une fois qu’il est reparti. Ça ne loupe pas, le drap se mouille, ça me dégoûte, je comprends soudain d’où venait cette odeur d’urine qui m’a prise à la gorge quand je suis arrivée dans ce cloître éclairé aux néons. C’en est fait, d’une personne valide me voilà réduite à ce moins que rien qu’est le malade, un empêcheur de tourner en rond qu’on mouche à toute occasion, un geignard désagréable et débraillé dont on attend un peu de tenue. Heureusement, je croise le regard d’un jeune infirmier qui dit bonjour, sourit aux gens, et même à moi, qui ne dépends pas de son service.

18h30

La médecin repasse enfin me voir avec un sourire que je qualifierais de mielleux si je pouvais lui ôter son masque. Elle me dit qu’elle a une bonne nouvelle, que les résultats sanguins sont négatifs, et je réalise soudain que dans le monde médical, « négatif » équivaut à « positif » pour le commun des mortels, une logique inversée à l’image du plexiglas qui nous sépare. Celle que j’imagine bien en tortionnaire si elle avait vécu en d’autres temps m’annonce que je dois cependant attendre les cardiologues qui vont venir me faire une radio. Comme je m’étonne – n’ai-je pas déjà vu les cardiologues ? – elle persiste et signe, il s’agit là d’une radio, non plus une « écho », alors tant pis pour l’agonie mentale qui recommence, il faudra patienter ma bonne dame, d’ailleurs elle s’en lave les mains puisque c’est bientôt l’heure du changement d’équipe,

19h

Et l’enclos de plastique se remplit de nouvelles têtes, embrassades, passage de relais entre les soignants (« Elle, c’est Mme Mollerat » dit la médecin en me pointant du doigt), et je reprends espoir quand l’interne de relève passe me voir en me disant qu’il est cardiologue, tout en perdant (légèrement) patience lorsqu’il me pose les questions que m’ont posées à l’identique les personnes de l’accueil, le médecin derrière les portes coulissantes, la première infirmière, l’autre médecin (la femme), le duo de cardiologues, et d’autres infirmières du service. Après avoir obtenu les mêmes réponses que celles que j’ai données aux personnes de l’accueil, au médecin derrière les portes, etc., l’interne qui jusque-là m’était sympathique m’annonce qu’il doit voir avec son chef pour me laisser partir. Je demande où est son chef, il me répond : « en pleine opération cardiologie » (une bagatelle). Je déclare d’un ton geignard et menaçant que s’il ne se passe rien, je quitterai les lieux à 20h.

19h50

Je (re)commence à piaffer, essayant à nouveau d’attirer l’attention des infirmières pour qui je suis devenue tout à fait transparente. Je tente d’écarter le rideau en plastique qui contribue à mon invisibilité, déclenchant une extension acrobatique de mon bras par laquelle j’arrache involontairement un des petits capteurs collés à ma poitrine, et cet instant me ramène à moi-même : foin des menaces, des demandes suppliantes, des cœurs qui battent un peu trop fort, ou mal, de ma responsabilité de malade qui sera déclaré coupable s’il ne se soumet pas à toutes les procédures, je me lève de mon brancard, volonté ressuscitée, je remets mon collant, et la blouse informe ouverte sur ma poitrine offerte à tous les regards – mais de toute façon dans le monde des patients (même impatients), personne ne vous regarde – je commence à décrocher les petites pinces reliées aux capteurs, nouvel Hercule brisant ses chaînes, prête à m’enivrer de liberté, jusqu’au moment où une infirmière noire en blouse bleue s’aperçoit que je m’habille, et croisant son regard je ris courageusement, avec audace, comme pour me justifier d’un pareil geste. « C’est vrai, c’est trop long » confirme la dame avec un gentil sourire, faisant preuve d’une compassion qui me réconcilie presque avec la nature humaine, ou du moins avec le vocable de « soignant ».

20h10

Me voyant tout habillée, bientôt rendue à la vie civile, l’infirmière me propose de prévenir la médecin (une autre) que je suis sur le départ. L’autre fait savoir du fond de la salle que ce n’est pas possible, que je n’aurai pas le bon de sortie sans la fameuse radio, qu’on ne décide pas comme ça sans son feu vert. Anticipant une nouvelle tentative de rébellion de ma part, l’aimable soignante me dit, « venez avec moi, je vais vous y conduire, il n’y en aura pas pour longtemps », et nous courons presque dans les couloirs déserts de l’hôpital pour arriver devant la porte du radiologue, un ours bougon qui me fait une radio cœur-poumon en moins d’une minute (toute cette attente pour ça ?). Retour au cloître, la médecin me fait payer mon aplomb par une nouvelle attente, elle n’a pas que ça à faire que de boucler mon compte rendu, mais son mépris ne m’atteint plus, je suis repassée de l’autre côté du mur, celui des valides (même si j’ai toujours mal), je vais bientôt sortir de ma garde à vue, même si je sursaute encore lorsqu’une infirmière demande sévèrement à une vieille malade non loin de moi : « Vous allez où Madame ? Est-ce que vous avez le droit de vous lever ? ». Je jette un dernier regard sur un vieillard qui git à moitié nu sur son brancard, recroquevillé sous sa doudoune qui ne couvre pas la triste apparence de ses jambes maigres et de sa couche par trop visible. Je n’ose aller le recouvrir, de peur de me faire rabrouer par les soignants (il y a des procédures !). Après 8 heures d’infantilisation et de servilité, je quitte les lieux sur cette image de nudité, de faiblesse et de vulnérabilité. Il est 21h.

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