OUZBÉKISTAN

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Ouzbékistan1Cette année, je me suis jurée de ne pas me retrouver à Moscou, gros jean comme devant, pendant les fameux « ponts de mai ». J’ai refusé d’errer une fois de plus dans la ville désertée, attendant le retour des datchistes et des amateurs de stations balnéaires turques, comme cela m’est arrivé l’année précédente, alors que je ne connaissais pas encore le grand vide printanier que génèrent les jours fériés en cascade. Prenant les devants, j’ai donc acheté dès le mois de février un billet pour l’Ouzbékistan, pays dont quelques amis français m’avaient parlé avec des étoiles dans la voix, et des mots qui sonnaient déjà comme des sésames – Route de la Soie, Samarcande, et tutti quanti.

Côté russe, réactions plus circonspectes, allant de l’étonnement au scepticisme (« Va-t-on en vacances en Ouzbékistan ?? », sur le ton de « Comment peut-on être persan ? »), en passant par une forme d’inquiétude doublée de prévoyance, comme l’exprime mon amie Alya qui me dit sur un ton confidentiel de faire très attention à l’hygiène. Non seulement je ris bêtement à ce conseil parce que en russe « hygiène », ça fait « guiguiène », et ce H qui devient G c’est toujours rigolo (quand Hamlet devient « Gamlet », par exemple), mais aussi parce que côté hygiène, il me semble avoir entrepris des voyages beaucoup plus périlleux que celui-là. On me recommande aussi de mettre des manches longues, parce que, ne l’oublions pas, ce sont des musulmans, et de ne pas aller m’égarer seule dans les montagnes, comme j’en avais vaguement le projet, car vraiment, un enlèvement de blonde est si vite arrivé, et puis, ces gens-là ne sont pas très recommandables, tiens, il suffit de les regarder se déplacer en bande, l’œil torve, dans les rues de Moscou, quand ils ne sont pas en train de faire nos basses besognes, casser la neige ou sortir les poubelles (enfin, un truc équivalent, car je n’ai jamais vu ici quiconque sortir les poubelles, mais il faut bien qu’il y ait des gens qui balayent les rues puisque les trottoirs sont impeccables).

Evidemment, il ne m’a pas fallu beaucoup de temps sur place pour reprendre conscience du caractère absurde de ce racisme ordinaire à l’encontre des Ouzbeks (et autres ressortissants des pays en –stan), peuple dont la dignité dément naturellement l’image dégradée que les russes entretiennent à son égard, eux qui pourtant, à Tachkent même, semblent vivre en bonne intelligence avec les « locaux ». Bref, rien de tel que les voyages pour remettre les pendules à l’heure, même si, bien entendu, j’allais rencontrer en chemin quelques clichés joliment incarnés, à commencer par mon voisin de voyage (fauteuil 24F), Ouzbek de quarante-sept ans qui se présente sans que je lui aie rien demandé. Père de trois grands fils dont deux travaillent à Moscou (éboueurs ? casseurs de neige ?), exilé en Russie depuis quatre ans, mon voisin s’empresse, après avoir constaté mon âge antique et vérifié mon statut marital, de me demander mon numéro de téléphone à Moscou. Je soupire – décidément entre la froideur renfrognée des russes et l’enthousiasme débordant des hommes du sud au sang chaud (sur ce cliché-là, on m’avait aussi prévenue), le juste milieu se fait désirer.

Arrivée à Tachkent, je suis censée rejoindre dare-dare mon amie Claire, qui après un atterrissage ultra-matinal dans la capitale en provenance de Paris, doit de son côté prospecter pour savoir s’il est possible de prendre un train le soir même en direction de Khiva. Claire, c’est ma bonne vieille compagne de route, adepte des voyages sac au dos, à qui quand on dit : « tu veux partir dans un endroit improbable pour en ch… dans des conditions d’hygiène épouvantables ? » répond : « Bingo ! », et qui ne manque pas de me renvoyer dès qu’elle peut ce type de proposition malhonnête, sachant très bien que mon instinct sado-maso et ma bougeotte viscérale m’arracheront rapidement le même cri d’enthousiasme. Baroudeuse devant l’Eternel, ce petit bout de bonne femme au minois ravissant peut dormir n’importe où, n’importe quand (surtout dans un bus bondé en faisant des bonds de 3 mètres de haut), ou encore manger n’importe quoi sans que sa bonne humeur en soit altérée. Heureusement, j’ai fini par trouver quelques failles dans cette surhumanité intolérable, chacune d’entre nous possédant au fond ses raideurs. De toute façon, les voyages assouplissent et dégourdissent, et dès l’arrivée à l’aéroport, il faut faire preuve d’ingéniosité. J’ai donc potassé mon Lonely Planet, ce dernier indiquant que la foire d’empoigne qui règne à la douane peut nous faire perdre quelques heures précieuses, puisque je suis censée filer à la gare le plus vite possible après avoir posé le pied sur le sol ouzbek. Je mets à profit le savoir de sioux accumulé en deux ans de vie à Moscou : je fais la queue à la russe, la tête haute, le regard mi-fier mi-bovin, grugeant allègrement et sans complexe, ce qui me permet de passer l’étape passeport en temps record.

Peine perdue : il faut de nouveau attendre les bagages, dans un hall proche de la fournaise, traversé de fumerolles gitanesques, et dans lequel des enfants surexcités courent partout en criant (envie d’en prendre un pour taper sur l’autre). Je finis par repérer mon sac orange au milieu de paquets aux formes et emballages divers, comprenant un grille-pain, un ensemble de cocottes-minute matriochka, un pèse-personne ultra-moderne, et autres articles de nécessité destinés à mettre un peu de joie dans la grisaille du quotidien (quoique la balance puisse aussi assombrir l’humeur). Je me précipite sur mon sac, et après avoir déclaré aux policiers que je n’ai rien à déclarer, je me jette dans la gueule du loup en franchissant les portes de sortie. Selon la tradition qui prévaut dans les pays, disons, pas européanisés, une armada de chauffeurs de taxi plus ou moins légaux m’offre bruyamment ses services. Fine mouche, j’ai fait à l’avance mes petits calculs et conversions en tout genre, pour avoir l’air hyper détendue à ce moment où l’emportent facilement l’ahurissement et l’inquiétude, la chaleur s’ajoutant à la foule, et j’use d’emblée de mon russe basique pour négocier une course à 15 000 sums (5 euros). Je ne suis pas très contente de ma négo, mais j’apprendrai peu après que Claire, arrivée à quatre heures du matin, a déboursé 15 dollars pour le même trajet.

Ouzbékistan2Deux heures après l’atterrissage, me voilà donc à la gare de Tachkent où je cherche Claire en vain, jusqu’à ce qu’un charmant jeune homme, persistant à me parler dans un anglais à peine compréhensible alors que je le questionne dans mon russe à peine moins rudimentaire (chacun de nous désirant pratiquer sa langue étrangère), m’indique l’existence d’un hall de gare voisin. Je retrouve Claire devant les caisses de la gare, les poches, les chaussures et le soutien-gorge lestés de billets comme un faux-monnayeur, car elle a pris l’audacieux parti de changer 150 € sans savoir que la monnaie locale allait nous être délivrée en billets de mille sums (et même de 500). Sachant qu’un euro vaut 3000 sums, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi tout un chacun en Ouzbékistan, ou à Tachkent du moins, se promène en ville avec des liasses de billets unis par des élastiques et rangés dans une vieille pochette en plastique, liasses qu’il faut savoir recompter d’une main experte – balayer les billets du bout de l’index, dans un mouvement coulant qui ne nécessite heureusement pas de mouiller le doigt pour plus de fluidité.

Fortes des témoignages divers selon lesquels il n’y a absolument rien à faire ou voir à Tachkent (l’expérience prouvera plus tard le contraire), nous avons décidé de quitter la ville le plus vite possible. Le Ciel nous sourit : un train de nuit part dans la demi-heure pour Urgench, ville située non loin de Khiva, et nous nous réjouissons de cette première réussite en termes d’organisation, puisque nous rationnalisons notre trajet en partant du point le plus éloigné de la capitale pour y revenir progressivement, logique qu’une première étape à Samarcande aurait définitivement ruinée. Après nous être débarrassées de quelques liasses (imaginez-vous payer un billet de train en pièces de 50 centimes d’euro, et vous aurez l’effet), nous courons, échevelées, vers les quais, où une foule compacte et colorée attend patiemment l’arrivée du train. A la sortie de l’escalier, l’étonnement est réciproque : d’un côté, deux ovnis avec leur maison sur le dos, figures pâlottes et suantes ; de l’autre, un rassemblement de familles dont le calme et la tenue impressionnent. Nouveau préjugé – la foule bruyante et pouilleuse des pays en voie de développement – battu en brèche : les hommes sont dans l’ensemble élégants, vêtus de jeans bien coupés et d’une chemise raccord, les femmes âgées portent de jolis costumes traditionnels brodés, et tout ce beau monde n’aura de cesse d’organiser un petit ballet devant les toilettes du wagon pour garder sa fraîcheur jusqu’au matin.

Nous grimpons dans notre « coupé » (wagon 2nde classe construit sur le modèle russe), et j’éprouve aussitôt un sentiment agréable de familiarité à retrouver la petite vie du train, moi qui connais la version « platzkart » du transsibérien (3è classe, Moscou-Irkutsk en quatre jours et demi). Même samovar au fond du couloir, même impression de recréer en deux temps trois mouvements son petit chez-soi avec ses camarades de compartiment, en l’occurrence un couple d’une cinquantaine d’années accompagné d’une petite fille. L’homme est bavard, curieux, content de pouvoir discuter en russe avec nous, c’est-à-dire d’établir une drôle de conversation qui consiste à bombarder Claire de questions (sachant très bien qu’elle ne parle pas un mot de russe), tandis que je réponds à sa place en la désignant à la troisième personne. Nous n’échappons pas à LA question par excellence (notre âge), qui constitue visiblement la pierre d’angle de tout dialogue avec l’autochtone, ce dernier ne pouvant que s’étonner de voir deux femmes relativement âgées (38 et 34 ans) vadrouiller seules et sans alliance dans ce pays où l’on est casé à 20 ans – comme en Russie, d’ailleurs. Heureusement, tout n’est pas perdu pour Claire qui, d’après l’homme du train, a l’air d’avoir dix-neuf ans, mais j’aurai davantage de raisons de m’inquiéter lorsqu’un jeune Ouzbek me demandera quelques jours plus tard si Claire n’est pas ma fille. Je choisis de m’esclaffer.

Avant de prendre le transsibérien, j’avais parcouru les blogs de voyageurs avertis pour savoir comment survivre à bord d’un train qu’on ne quitte pas pendant 4 jours et demi, pourvu d’un samovar dont les braises sont entretenues continuellement par les deux chefs de wagon. Grâce à ces vestales du rail, dont l’autre mission est de verrouiller les toilettes 20 minutes avant et après les arrêts en gare, ce qui provoque des exercices récurrents de contention de la vessie, il est possible de s’alimenter à partir d’un stock de soupes lyophilisées, de bols de nouilles chinoises, le tout noyé dans un flot de thé. A quai, on complète ces repas déshydratés en achetant des concombres, des tomates et des fraises des bois à de petites dames ridées comme des vieilles pommes, produits fraîcheur vendus en vrac dans des seaux où ils croupissent au soleil. Pour l’heure, ayant embarqué à la dernière minute pour un jour et demi de trajet, nous n’avons pas prévu le kit de survie Knorr, et notre dîner, qui se résume à grignoter des fruits secs en buvant de l’eau, prend une note frugale qui caractérisera l’ensemble du voyage. Inconvénient de ce repas diurétique, il me faut descendre en pleine nuit du perchoir sans échelle (couchette du haut), en essayant de ne pas tomber sur la fillette que ses parents ont casée à même le sol. Damned ! Arrêt du train en gare ! Je dois patienter devant la porte des toilettes avec un nouvel amateur de pratique linguistique, qui finit par abandonner son anglais chaotique pour me demander en russe si je ne suis pas architecte. Je ne sais pas pourquoi mais ça me fait rire, et lui aussi, qui me quitte en me tapant dans la main à l’américaine.

A six heures du matin, le chef du wagon ouvre les portes du compartiment comme si on était au pensionnat, en criant Salam aleykoum ! sur le ton de « Debout là-dedans ! », ce qui pourrait être irritant sachant qu’il nous reste encore quelques sept heures de train à nous farcir. Mais il fait beau, et mes voisins du dessous m’offrent du thé vert, auquel j’ajoute les gâteaux secs que nous avons tout de même eu la présence d’esprit d’acheter sur le quai : rien de tel qu’une bonne dalle pour apprécier ce petit déjeuner ascétique. Je me rallonge sur ma couchette, bercée par le roulis, caressée par un petit vent frais, et tandis que la fillette fait hurler une musique orientale tout en quart de tons sur le téléphone de ses parents, je regarde défiler un paysage interminable de steppe brûlée et de gazon en voie d’extinction.

Ouzbékistan3La gare d’Urgench se présente comme une sorte d’immense auvent de pierre tendu au-dessus d’un dallage de marbre, et ouvre sur un parking plus vaste encore, encadré de constructions qui ont l’air récentes. On a la drôle d’impression d’arriver dans une version soviétique de la gare d’Avignon TGV, ou plutôt de Saint-Quentin-en-Yvelines-ville-nouvelle – je n’ai jamais vu cette ville, mais c’est l’idée que je me fais des villes nouvelles depuis mes cours de géo au lycée –, si ce n’était l’éternelle nuée de taxis qui nous assaille dans la chaleur épaisse de midi. Mais il est dit que nous voyagerons économique : une marchroutka (camionnette privée et bondée qui constitue la base des transports en Russie comme dans les ex-républiques) nous emmène en direction du centre ville, où nous devons prendre un trolleybus pour Khiva. Entre les deux, halte dans un boui-boui pour tenter d’apaiser notre faim à l’aide de chaussons à la viande de mouton que nous mettrons quelques heures à digérer, tout en dissertant sur l’étonnante lourdeur du régime alimentaire en milieu continental, probablement mieux adapté aux moins trente hivernaux qu’à ce printemps déjà étouffant.

Une serveuse d’âge mur, dont le visage ovale est gracieusement ceint d’un foulard noir auquel pend, sur le côté, une perle nacrée, se prête volontiers à notre séance photo, et va jusqu’à nous en remercier chaleureusement. Dans le trolleybus, mêmes visages ouverts, curieux, comme ceux des jeunes filles qui sont agglutinées dans la première partie du véhicule, et qui gloussent en rougissant quand on les regarde. Une fois de plus, mes bribes de russe nous sauvent de l’aphasie ou de la condamnation à la langue des signes, et il y a toujours dans les parages quelque anglophone en puissance. Un jeune homme s’emploie ainsi à se faire l’interprète d’une femme âgée qui lui chuchote quelque chose à l’oreille, puis il se tourne vers nous, le regard cette fois très sérieux, pour nous demander abruptement combien cela nous a coûté d’arriver jusqu’ici – 3000 $ ? Je bafouille d’un air gêné, non, non, 500 €, et j’ai envie d’expliquer qu’il est difficile de comparer ce qui n’est pas comparable, nos niveaux de vie, nos salaires, etc., mais j’aurais l’air de vouloir justifier l’injustifiable, et cela semble de toute façon hors de propos.

Lorsque nous arrivons à Khiva, l’atmosphère s’allège tout à coup : au pied d’une longue muraille qui ressemble à château de sable géant, doré comme un pain, une volée d’enfants court et crie, excitée par l’un d’entre eux qui se prend pour Elvis Presley (ou Michael Jackson), tandis que des petites filles apprêtées comme des femmes miniatures balancent leur sac à main en direction de leurs bruyants compagnons. Nous pénétrons dans l’enceinte par la porte occidentale, à partir de laquelle s’étire la « rue commerçante », artère vibrante et courte de ce village qui fut un jour (à la fin du XVIè siècle) la capitale du Khorezm. Avant de nous plonger dans le Lonely pour une nécessaire mise à jour de nos connaissances historiques sur la région (enfin, mise à jour, c’est beaucoup dire, car elles sont à peu près nulles), nous décidons de garder le sens des priorités en trouvant d’abord l’hôtellerie bon marché qui nous offrira l’ombre et le repos au cœur de cette citadelle du désert. Après tout, ça cogne, et le climat nous permet d’entrer en empathie avec les caravaniers qui ont prospéré dans le coin, se pliant au rythme féroce du soleil, qui brûle encore à cinq heures du soir.

Nous poussons donc la porte d’une maison d’hôte appelée Otabek, dont le nom musical nous conduit vers l’oasis tant attendue. Une porte en bois sculptée, incrustée dans ce bloc de béton aux fenêtres recouvertes d’un plastique bleuté de mauvaise qualité, ouvre sur un patio vaste et frais, où nous sommes accueillies par une petite famille toute à son affaire. Le propriétaire des lieux a sculpté les colonnes qui portent la balustrade du premier étage, dans un style qui s’avérera caractéristique de l’architecture religieuse locale – colonne plus étroite en bas, comme une femme filiforme à la taille bien prise, ou comme une plante de bois qui s’élève gracieusement. La fille aînée de notre hôte fait l’équivalent d’un BTS d’action commerciale et négocie avec nous les tarifs, la seconde se charge du linge, et la troisième s’occupe du petit frère handicapé qui cherche tant bien que mal à se rendre utile ; dans l’ombre, la mère cuisine, et prépare un thé vert que nous sirotons avec bonheur après un décrassage adéquat.

Un Ouzbek bien mis, au français délié, se joint à nous et entreprend d’organiser nos dix jours de voyage, sans écouter mes protestations lorsqu’il propose de faire une « escale culturelle chez les nomades » (j’ai déjà donné dans la yourte-camping, on ne m’y reprendra pas) ou dans l’ « éco-musée » du Khorezm. A la décharge de l’importun, il faut dire que le modèle du touriste français qui court dans ces contrées relève moins du routard soulevé par le vent de l’aventure que du retraité dynamique qui, tout dynamique qu’il soit, ne s’aventure pas au-delà d’une formule clé-en-main. Cela ne nous empêche pas pour autant de cocher les cases, et le premier passage obligé prend la forme d’un dîner maison à base de plov. Le riz est huileux à souhait, la viande de mouton presque introuvable, et les légumes qui accompagnent le tout sont affreusement vinaigrés. Côté gastronomie, on ne s’attardera pas.

Ouzbékistan4Le lendemain, Claire se lève à cinq heures pour attraper la ville dans la lumière matinale – peine perdue, le soleil semble déjà au zénith, et j’en subis moi-même l’offensive dès neuf heures du matin, alors que nous déambulons dans la rue principale, déjà sonnées par la chaleur. En chemin, nous croisons un groupe de femmes assises en rang d’oignon sur un muret, invitant par leurs chants et leurs applaudissements l’une d’entre elles à danser. L’élue est une grosse femme burinée par le temps et le soleil, qui se met à faire de minuscules mouvements de tête, accompagnés d’haussements d’épaule non moins infimes, tout en roulant délicatement des poignets à l’indienne, avec un sourire de contentement. Merveille de la danse qui rendrait gracieuse la plus quelconque des créatures ! Une certaine élégance vestimentaire – foulards chamarrés et tuniques brodées – s’ajoute à ce tableau pittoresque, tout en donnant le ton : la rigueur musulmane ne semble point sévir ici (nos jambes nues n’attirent pas les regards concupiscents ou méprisants de la gent masculine), les voiles les plus opaques ont été brûlés par l’athéisme militant des soviétiques, et les rapports entre hommes et femmes paraissent dénués d’aigreur ou d’interdits. Sur les visages ovales, ouverts, aux yeux rieurs et bridés, le reflet d’un islam zen.

Je m’arrache soudain à mes rêveries pour ouvrir le guide et leur donner un peu plus de consistance historique, avant de pénétrer dans le palais du Khan (« kh » à prononcer comme la « jota » espagnole). Bon, alors, un peu d’histoire pour les nuls, qui étaient les braves gens qui se sont disputé ce bout de terre bien pratique entre l’Asie et l’Europe ? En bref, des perses Sassanides, en bisbille avec les Huns au Vè siècle, alliés avec les Turcs un siècle plus tard pour se débarrasser des précédents, jusqu’à ce que viennent les Arabes (à peu près à la même époque où nous les arrêtons à Poitiers) qui rencontreront quelques chinois venus au secours des Turcs. Développement du commerce, de l’artisanat, de la culture, califes et mathématiciens, et hop, retour des Perses, Samanides cette fois, qui restent les plus forts jusqu’au XIè siècle, avant la reprise en main de diverses dynasties turques. Halte-là, voilà Gengis Khan et sa horde, qui font tranquillement leur razzia sur l’Asie. Peu de temps après, un lointain cousin du guerrier redoutable, issu de la tribu turco-mongole de Barlas, va faire parler de lui presqu’autant que son illustre aïeul. Il s’agit d’Amir Timour, appelé aussi Tamerlan, qui chausse son chapeau de Grand émir de Samarcande en 1369, pour se précipiter ensuite dans la conquête du monde islamique – il ira jusqu’en Inde, en passant par l’Iran et la Mésopotamie. Un nom à retenir car nous verrons en Ouzbékistan presque autant de lieux à son effigie qu’il y a de places Lénine dans les villes de Russie. Mais tout passe, et même l’empire des Timourides, qui tombe en 1509 aux mains des Chaybanides (des Ouzbeks, des vrais), fondateurs du Khanat de Khiva. Là, c’est du sérieux : il faudra attendre l’arrivée des Russes, en 1864, pour que ce royaume soit définitivement démantelé. Quarante ans plus tard, le Khanat persophone de Boukhara, qui englobe la ville de Samarcande, s’incline à son tour – la suite, on la connaît, placée sous le drapeau soviétique.

Je referme le guide, un peu étourdie par le vent des invasions, l’emportement des tribus nomades, les échanges frénétiques de marchandises – esclaves compris – sur la Route de la Soie, et la diversité ahurissante des influences auxquelles ce pays aride a été soumis. Pourtant, d’une ville à l’autre, les motifs se suivent et se ressemblent, formant un fil rouge dont la couleur principale est le bleu. Turquoise, bleu clair, bleu azur, bleu-vert, vert d’eau, bleu dur, orgie de bleu, qui court le long des façades et des majoliques, suivant des motifs floraux infinis rappelant l’interdit de la face humaine dans l’art religieux musulman. Un camaïeu d’ocres et de jaune poussin constitue le fond de la palette, couleur complémentaire sur laquelle les pierres bleues et l’émail peint dessinent leurs délicats entrelacs. Nous en absorbons les nuances en montant sur les remparts de sable, qui brillent comme des dunes dans la chaleur de midi. A nos pieds, le palais du khan, les minarets et les médersas à foison – pour le petit cours d’architecture, on attendra, tout ce que je retiens pour le moment c’est que les gars s’y connaissaient en isolation thermique, des vrais champions de la fraîcheur, ce qui m’amène à traverser précipitamment la fournaise des cours pour aller d’une pièce d’intérieur à une autre. Cette tactique du saut de biche aiguillonnée par le soleil n’est pas très gratifiante, puisque, contrairement aux façades travaillées, les salles sont globalement vides, ou remplies de marchands de tapis et d’artisanat local. Mises K.O. par ce premier duel avec l’astre implacable, nous cédons finalement à l’appel de la sieste, qui se poursuit décemment jusqu’à 18 heures.

Auparavant, nous avons fait un crochet par l’office du tourisme, glanant quelques informations destinées à distraire le chaland en passe de s’ennuyer dans cette ville-musée. Une petite femme aux yeux divergents, à la voix désagréablement aigüe, nous parle en français d’un spectacle quotidiennement donné dans la cour du harem, et nous nous y rendons après la macro-sieste, en mangeant une glace régressive – crème à base de lait concentré sucré – parce que, ça, c’est les vacances. Nous avançons dans une grande cour rectangulaire et vide, dont les portes latérales en forme de dôme ouvrent à droite sur les concubines, à gauche les officielles, et nous visons un petit banc placé en face d’un énorme fauteuil argenté, copie du trône occupé par le khan au début du XIXè siècle. Le spectacle consiste en une reconstitution de la scène de réception des émissaires et ambassadeurs par le khan, avec défilé d’acteurs en costume d’époque mimant l’entrée des protagonistes au son d’un instrument à vent nasal qui nous vrille les oreilles. Bel homme à la barbe noire et à la voix vibrante, l’acteur qui incarne le khan s’en donne à cœur joie, et nous nous laissons charmer par ce Chaliapine ouzbek. Devant lui, les ministres s’inclinent, la main sur le cœur, dans un geste d’une noblesse et d’une douceur inexprimables, geste que nous retrouverons avec une surprise émue dans le salut d’un chauffeur de taxi, à la gare de Samarcande. Rassasiées de folklore, nous terminons la soirée en sirotant une bière fraîche sous le croissant parfait d’une lune suspendue au-dessus de ce que le guide du routard désignerait probablement comme le « bijou du désert ».

Ouzbékistan5Un des plaisirs fondamentaux du routard est justement… la route. Adepte de la randonnée en montagne, fanatique de la marche jusqu’à avaler 1 000 km sans en démordre, j’éprouve à chaque voyage la jouissance des départs. Rien ne me plaît plus que le geste tordu et souple par lequel on reprend sa charge, ce sac à dos qui donne son nom à la race désormais bien définie des backpackers. Devant nous, l’inconnu, le possible, la nouveauté ; derrière, précisément, le sentiment de laisser les choses derrière soi – les ratés, les attentes déçues, les bonheurs intenses qui n’ont pas eu le temps de s’affadir. Entre les deux, une pulsation, un tremblement vital, et l’impression de savoir enfin ce que demain est un autre jour veut dire, de l’expérimenter joyeusement, comme nous le faisons ce matin en passant la porte Est de Khiva.

Au pied des murailles, c’est la pagaille bon enfant du marché, à travers laquelle nous nous frayons un chemin pour attraper une première voiture, qui nous dépose au point de ralliement des taxis partagés en partance pour Boukhara. Dans la poussière du jour déjà brûlant, des types à la mine douteuse tournent lentement autour des voitures, puis s’agglutinent autour de nous en murmurant leurs tarifs comme s’ils vendaient de la cam’. Même si je n’en mène pas large, je prends un ton sec pour demander à marchander avec une seule personne – non pas dix, ce qui crée une confusion étourdissante –, et obtenir, après sourires et refus successifs, deux places pour Claire et moi dans un vieux clou surchauffé. Nous nous en sortons pour 25 euros par tête, somme fort raisonnable à notre échelle occidentale vu qu’il s’agit de parcourir non moins de 450 km, mais pour notre conducteur, ces milliers de sums sont providentiels.

La journée ayant bien commencé, il ne s’agit pas de partir à vide – nous attendons encore une heure avant d’embarquer deux autres passagers, parmi lesquels un homme de transpirante corpulence, qui n’aura de cesse d’écarter les jambes et de coller son bras à la personne assise au milieu (Claire ou moi, à tour de rôle). Nous partons donc pour une traversée du désert (celui du Kyzylkoum), qui vire bientôt aux montagnes russes, la petite voiture déglinguée tressautant à 120 km/heure sur des nids de poule traîtreusement aléatoires. Notre fougueux chauffeur semble avoir opté pour la rentabilisation maximale de sa journée de travail (objectif : faire Khiva-Boukhara trois fois avant la tombée de la nuit ?) et se lance dans des pointes à 140 km/heure, de préférence en doublant à l’aveugle derrière un gros camion. Nous tentons de l’apaiser par un « nié tak bistro, pojalousta » (pas trop vite, s’il vous plaît), ce qui l’amène à ralentir sur 200 mètres, le temps de griller une clope à la fenêtre en sifflotant d’un air désabusé. Il finit par nous jeter dehors, sonnées et tremblantes, dans une zone industrielle où un autre taxi nous emmène vers le centre-ville de Boukhara, moyennant finance bien sûr. Rien à faire, les amis sont les amis, et business is business.

Il paraît qu’il y a cent ans, cette ancienne capitale du royaume samanide était sillonnée de canaux qui irriguaient deux cents bassins, dont l’eau passablement croupie alimentait de son côté les pestes en tout genre (espérance de vie moyenne : 32 ans). Vestige de cette grande époque, l’étang de la place Lyabi-Hauz forme le cœur battant de ce qui s’apparente aujourd’hui à une ville de province, et nous nous enfonçons dans le dédale de rues adjacentes pour trouver un B&B sans prétention mais bien climatisé (« Sarafon », pour ceux qui veulent économiser sur le Lonely). Puis, tels des cafards abrutis de chaleur, nous attendons la tombée de la nuit pour ressortir et nous joindre à la foule qui grouille autour du lac, aimantée par le bruit et la lumière. Nous sommes tentées de dîner dans le restaurant en plein air qui draine aussi bien les touristes en mal de couleur locale que des familles locales très nombreuses, mais le croonage assourdissant d’un Ouzbek gominé, tout en reprises et variations sur besa me mucho, nous repousse vers les rues privées d’éclairage urbain. Las ! L’ami Lonely a décidé ce soir de nous faire faux bon, et nous errons d’échoppes à chachliks en pizzerias peu ragoûtantes, pour échouer finalement dans une épicerie où nous achetons à l’unité les tomates et les concombres les plus chers du monde. Munies de ce somptueux pique-nique, nous nous rabattons sur les bords de l’étendue d’eau, non sans avoir pris dans les jambes quelques voitures d’enfants survoltés, puis nous passons la fin de la soirée à regarder les jeunes gens batifoler tout en mangeant des glaces.

Le lendemain, requinquées par cette folle soirée et la fraîcheur du climatiseur, nous sommes d’attaque pour prendre d’assaut les premières médersas qui nous tombent sous la main, à commencer par celles qui délimitent Lyabi-Hauz, bâties en 1622 par le khan Nadir Divanbegi. Il faut dire qu’à cette époque – celle des Chaybanides, pour ceux qui ont suivi le cours d’histoire pour les nuls –, la ville ne regorgeait pas seulement de bazars et de caravansérails mais aussi d’étudiants en science et en théologie (10 000, quand même), suant sang et eau dans ces universités dont le nombre s’élevait à plus d’une centaine. Appelées medressas par les anglais (ce qui semble assez logique puisque le mot arabe est madrasa), les médersas sont toutes construites selon un plan identique, que l’on retrouve d’une ville à l’autre. Suivez le guide ! Au-delà d’un portail grandiose, orné de sourates du Coran entrelacées de motifs végétaux, vous trouverez une grande cour rectangulaire, le long de laquelle s’ouvrent une multitude de petites cellules qui ne sont pas sans rappeler nos bons vieux monastères. Pour la prière, prenez à gauche en entrant : une mosquée miniature, peinte en blanc, est ouverte à toute heure du jour aux étudiants les plus fervents. Pour l’étude, rendez-vous à la bibliothèque, située dans l’aile opposée. Aujourd’hui, les livres et les psalmodies ont cédé la place aux marchands du temple – vendeurs de susanis (tissus brodés), de tuniques, de bijoux en pierre de turquoise, ou de petites boîtes en papier mâché soi-disant peintes à la main. Hélée par les vendeurs désœuvrés, je préfère quitter les lieux après en avoir fait le tour, tandis que Claire mitraille la place sous tous ses angles.

Ouzbékistan6Dans le centre historique du vieux Boukhara, l’impressionnante façade de la médersa Mir-i-Arab fait face à la mosquée Kalon, flanquée d’un minaret d’une telle hauteur que le vieux Gengis, enfin calmé dans ses ardeurs destructrices, a renoncé à l’abattre. Nous nous asseyons dans son ombre et nous contemplons cette cheminée de 47 mètres de haut, enduite des pieds jusqu’à la tête de petites tuiles bleue turquoise (avec les variations de ton qu’on a appris à connaître depuis Khiva), tout en méditant sur les prouesses technologiques des ingénieurs du temps passé – et sur la façon dont nous allons pouvoir passer le temps d’ici la fin de la journée.

J’ouvre ici une parenthèse sur le rapport complexe que j’entretiens avec les voyages, dont je suis boulimique et pourtant peu souvent satisfaite, car j’oscille entre la déception (les gens sont tous pareils, où qu’on aille), l’ennui (un temple, ça va, mais dix temples identiques, ça lasse), le désœuvrement (que faire entre les dix temples et le dîner, quand on loge dans une mauvaise auberge ?), la fatigue (se promener en ville, ça use, prendre un bus chaotique, ça épuise), voire l’écœurement (berk, ce plat local est immangeable). Bref, je suis une très mauvaise voyageuse, peut-être parce que rien ne vaut pour moi le voyage réduit à sa plus simple expression, une bonne marche à pieds de huit heures au terme de laquelle je suis agréablement lassée, usée, épuisée, mais je m’étonne moi-même de me voir repartir toujours pour de nouvelles destinations, alors que toutes mes expériences passées me poussent à ne plus tenter le diable. Alors voilà, est-ce la rêverie qui précède ou celle qui suit le voyage, les petits bonheurs qui jettent de doux éclairs sur des journées languissantes, une bonne table alors qu’on avait très faim, un lit douillet là où l’on s’attendait à un pucier, toujours est-il que je suis incurable, j’ai le vice voyageur dans la peau. Pour ce qui est de l’Ouzbékistan, je dois avouer par ailleurs qu’une de mes motivations premières résidait dans l’idée de goûter à la chaleur estivale à une période où Moscou ne connaîtrait encore qu’un frais printemps – là aussi, j’ai été déçue puisque j’ai quitté un merveilleux début d’été moscovite (dès le premier mai) pour une fournaise ouzbèke dont je me serais bien passée.

Et c’est dans ce brasier que nous nous apprêtons à terminer notre visite de Boukhara, alors que nous grimpons en plein midi les marches de la forteresse de l’Ark, où le khan tenait audience à ciel ouvert tout en surveillant du coin de l’œil les envahisseurs potentiels. La résidence fortifiée est désormais déserte, et quelques touristes se battent en duel sans s’attarder, pour revenir dans les artères plus animées de ce qui fut un jour la capitale de la région. Il est cinq heures, et l’animation se limite désormais à quelques marchands de céramiques qui s’éventent nonchalamment, tout en interpelant aussi paresseusement les rares passants qui ont résisté à la chaleur. De notre côté, nous échouons dans ce qui ressemble à l’unique café bobo de la grand’ place, petite échoppe vaguement climatisée tenue par une Allemande d’une cinquantaine d’années. Il y a toujours quelque part, au fin fond de l’Ouzbékistan, de l’Inde, ou même d’une petite province espagnole, quelques gens du Nord (souvent des Hollandais, mais l’Allemagne se défend bien) qui adorent voyager, ouvrir des maisons d’hôte bio, proposer des repas conviviaux avec formule méditation incluse, et qui ont tout compris aux plaisirs de l’Occidental exilé en terre exotique : un sandwiche qui ressemble à quelque chose, un vrai café qui embaume, un accueil amical et bilingue, voire une conversation qui vous relie soudain à un univers doucement familier. Amoureux naïfs de l’humanité, ces aventuriers généreux et modérés à la fois ne cessent de m’étonner et de me réjouir, quand ils n’éveillent pas en moi une soudaine vocation hôtelière à l’autre bout du monde – mais c’est sans regret que je laisserai notre Allemande au sort qu’elle a choisi, à l’ennui, à l’hiver ouzbek et aux touristes de passage.

Samarcande nous attend. Inutile de risquer notre vie une deuxième fois dans un remake de Taxi II, nous misons sur le réseau ferroviaire, ce vestige encore vaillant de l’époque soviétique. Embarquement de bon matin à bord d’une sorte de train corail tout à fait plaisant : une brise fraîche le traverse, les passagers sont d’un calme aussi olympien que ceux de Tachkent (bébés compris), et une petite responsable de wagon propose des verres de thé à la menthe. Il n’en faut pas plus pour nous assoupir, mais le cauchemar de la modernité nous arrache soudain à ces prémices de bonheur – des écrans plats jusque là anodins se mettent à diffuser à grands cris un film petit budget dont il n’est pas difficile de saisir les moments clé. Parmi les scènes notables, une rencontre amoureuse autour d’un piano (image : doigts effleurés ; son : soupe classique André-Rieusienne), un secret de famille visiblement éventé (image : héros en transe ; son : cri déchirant, façon pleureuses orientales), mort d’un enfant, bagarre entre hommes (pleeease, baissez-le son, je vais crever). La lecture de Samarcande d’Amin Maalouf, roman qui surfe sur la couleur locale et la fresque historique avec plus de brio que les pages culturelles du Lonely, me permet heureusement de me retrancher dans mon fort intérieur, loin de ces agressions cinématographiques.

Ouf, nous voilà arrivées ! La gare est située à neuf kilomètres du centre ville, même s’il apparaît rapidement que la notion de centre s’applique mal à l’urbanisme hétéroclite qui caractérise ce point névralgique de la route de la Soie. De grandes avenues aérées et bordées de vieux arbres séparent des « quartiers » qu’on peine à identifier comme tels. Autour des monuments historiques, dispersés dans la ville sans logique apparente, de vastes zones dégagées, aux pelouses minutieusement entretenues ; non loin de là, des dédales de petites rues inégalement pavées et dans lesquelles on tombe presque par hasard, comme si elles avaient été oubliées au sein du programme de rénovation citadine. Nous découvrons ainsi que la maison d’hôte où nous avons élu domicile, pompeusement appelée « Timur the Great », se situe au cœur d’un ancien quartier juif qui se réveille au coucher du soleil, à l’heure où sortent les femmes, les enfants, et les chiens. A quelques centaines de mètres de là s’ouvre en contrebas l’esplanade du mausolée Gur-e-Amir (tombe de Timur, appelé aussi Tamerlan), le long duquel se déroule une enceinte couverte de majoliques bleues et blanches. A l’intérieur, nouvelles rues minuscules et calmes, alignant de petites maisons centrées sur des cours qui laissent entrevoir des vies de famille paisibles, et des siècles de bon voisinage. Munies d’une adresse léguée par un ami moscovite, nous finissons par trouver la personne qui a eu la bonne idée d’ouvrir un B&B dans ce havre de paix, et qui propose un menu délicat concocté à demeure. Premier vrai léchage de babines depuis le début de notre voyage : l’éternelle salade concombres-tomates est agrémentée d’une sauce à base de yaourt (quelle folie !), le chou-fleur est mariné (quelle audace !), et le mouton du plov (toujours huileux) s’avère particulièrement goûtu. Nous ne savons pas encore que c’est la dernière fois que nous dînerons ainsi, à nous en faire péter la panse.

Ouzbékistan7Je sais, il faudrait arrêter de parler nourriture, mais les voyages ont une fâcheuse tendance à nous ramener à notre humaine et triviale condition. Privés de notre ancrage quotidien, nous sommes livrés aux aléas du transit, qu’il soit intestinal ou ferroviaire. Aussi se doit-on parfois de prendre les choses en main pour élever le débat, retrouver un peu de hauteur, et admirer les produits les plus spirituels de notre humanité (sans penser au même moment à nos pieds douloureux ou au prochain repas). Qu’à cela ne tienne, la journée du 7 mai sera culturelle ou ne sera pas, et je m’arme de mon calepin fétiche pour noter quelques informations capitales sur le Régistan, en espérant que ma mémoire sélective – fâcheuse tendance à retenir les variations de température et les degrés variables de l’ennui – sera pour une fois à la mesure de l’effort fourni. Résolue à ne plus prendre une médersa pour une autre (même si, quand même, quand on y pense, il y a de quoi se gourer…), je m’applique à faire le croquis de l’ensemble monumental qui fait la gloire de Samarcande, tout en inscrivant consciencieusement au bas de la page la traduction arabe des termes récurrents, parmi lesquels je retiendrai le pichtak (portique) ou encore le mihrab, désignant le mur de la mosquée qui donne sur la Mecque.

Alors, résumons : à ma gauche, la médersa construite au XVè siècle par Oulough Beg – attends, c’est qui lui, déjà ? Ah oui, le petit-fils futé de Tamerlan, qui profita des conquêtes faramineuses de son grand-père pour passer ses trente-huit ans de règne à sonder les astres depuis son observatoire, avant de livrer malgré tout quelques batailles pour avoir la paix. Deux cents ans plus tard, ayant le goût de la symétrie, un certain Yalangtouch décide de bâtir, en miroir avec la précédente, la médersa Cher-Dor (« qui porte des lions »). Bon sang, mais c’est bien sûr, quoi de plus remarquable que ces lions dorés surplombés d’un œil au milieu duquel figure un visage, je les vois en haut du pichtak comme le nez au milieu de la figure, justement, et je me réjouis d’avoir repéré cette image aux vertus mnémotechniques. Bien sûr, je pourrais aussi essayer de mémoriser la maxime de Yalangtouch qui orne les arcades de Cher-Dor (en arabe), mais je me contenterai d’en calligraphier la version française : « L’acrobate de la pensée grimpant à la corde de l’imagination n’atteindra jamais les sommets interdits des minarets. » Ça philosophe sérieusement, du temps des sultans érudits, mais ce n’est pas une raison pour rester les bras ballants : le même Yalangtouch, qui n’entendait pas se contenter de la symétrie architecturale, voulait aussi fermer l’espace de façon harmonieuse, ce qui le conduisit à faire construire la troisième médersa. On peut le dire, il avait un sacré coup d’œil.

Nous poursuivons notre découverte culturelle de Samarcande en montant vers la nécropole Chah-i-Zinda. Expiant nos fautes diverses sous le soleil de midi, nous nous voyons dans l’obligation de longer puis de traverser une sorte de périphérique pour accéder à ce lieu saint, qui grouille de pèlerins ouzbeks et de touristes de toutes nationalités. Nous nous voilons la tête pudiquement, nous apprêtant à parcourir ce chapelet de mausolées avec la plus grande déférence, mais l’ambiance n’est pas vraiment au recueillement. On fait la queue pour entrer dans les tombeaux, les jambes nues des jeunes filles russes se mêlent aux foulards colorés des autochtones, et l’on grimpe la colline dans un caquètement discret mais certain. Déjà vaincue par le zénith, ayant grillé mes cartouches d’enthousiasme touristique au pied du Régistan, je me borne désormais à constater le raffinement croissant de motifs familiers, tout en prenant note de l’accentuation des bleus, qui deviennent aussi durs que celui du ciel. Nous terminons la visite en errant dans le cimetière moderne qui surplombe la superbe allée des morts, parmi les pierres tombales noires sur lesquelles sont curieusement imprimées les photos des défunts. Le calme soudain, la laideur soviétique de ces stèles, et la sobriété quasi japonaise qui en résulte me ramènent à l’esprit des lieux – après tout, peu importe qui est enterré ici, l’important est de marcher en silence. Nous passons le reste de la journée à traîner un peu, grignotant à quinze heures les restes du petit déjeuner pantagruélique servi par notre hôtesse, cochant à dix-sept heures la dernière case touristique de la ville (le mausolée Gur-e-Amir, aperçu lors de notre arrivée, que Claire ne prend même plus la peine de photographier tant il a un air de déjà-vu), puis nous nous couchons avec les poules et – pour ma part – le dernier roman de Maylis de Kerangal, après avoir terminé celui de Maalouf.

Demain est un autre jour, comme chacun sait, et nous avons décidé de varier les plaisirs en souscrivant à l’option « trek » proposée par le guide intrusif mais commercial que nous avons rencontré à Khiva. Tout en insistant lourdement sur la bonne affaire que nous faisons en lui donnant 80 euros pour la journée, ce dernier nous jette dans une voiture qui est peut-être la sienne, conduite par un vieil homme peu causant (son père à la retraite ?). Oubliées, les folles accélérations du tacot de Boukhara ! Nous roulons le plus tranquillement du monde. Une heure plus tard, notre papy flegmatique s’arrête au village de Tépakoul, nous confie deux bouteilles d’eau et un pique-nique, puis s’installe chez celui qui va nous servir de guide pour passer une journée très cool à côté de la théière. Nous emboîtons alors le pas à un quinquagénaire buriné, auquel son accoutrement (jean-baskets-casquette) et son allure souple donnent un air de jeune homme. Il se charge distraitement des bouteilles que nous sommes ravies de ne pas porter, et nous entraîne vers la montagne après nous avoir demandé combien d’heures nous voulons marcher (six ! On veut transpirer !). Le russe n’est pas plus son fort que le mien, mais je parviens toutefois à comprendre que notre micro-randonnée constitue un extra financier non négligeable dans sa vie de berger père de quatre enfants. Il a aussi dix frères et sœurs, qu’il salue au lointain (« Tiens, sur le versant opposé, mon neveu ! », « Là, au fond, la maison de mon oncle ! »), ce qui donne l’impression sympathique que toute la vallée leur appartient. Celle-ci est d’ailleurs délicieusement variée, tantôt rocailleuse, tantôt ombragée, et la cascade au pied de laquelle nous engloutissons nos sandwiches vient parfaire ce cadre champêtre. Seule ombre au tableau : il s’avère que notre guide a consciencieusement rangé les bouteilles d’eau… dans son propre frigidaire, ce qui nous pousse à prendre le risque de boire l’eau du torrent (Ah, tourista, quand tu nous guettes !). Le frisson de l’aventure nous gagne, alors que nous trébuchons dans la descente (pas de sentiers balisés, bien entendu), tout en raisonnant sur les normes de sécurité en vigueur chez nous (l’UCPA n’est pas encore passée par là). Mission accomplie : en cinq heures de marche rapide, sous le soleil et sans eau, nous voilà cuites, rassérénées, bonnes pour une soirée à ne rien faire sans en éprouver le moindre regret.

Ouzbékistan8En raison du décalage horaire entre Berlin et Moscou, la fin de la Deuxième guerre mondiale, pardon, de la Grande guerre patriotique, est fêtée en Russie le 9 mai, d’où le grand pont qui m’a conduite à prendre mes quartiers de printemps dans une république lointaine encore largement russophone. Evidemment, la fête de la Victoire passe ici plus inaperçue que celle de l’Indépendance (1er septembre) mais elle garantit malgré tout un jour férié aux Ouzbeks, ce qui n’est pas flagrant à l’heure matinale où nous traversons la ville pour rejoindre la piscine déserte d’un grand hôtel. Loin de la poussière, des avenues interminables, des gens qui travaillent et des mausolées au kilomètre, nous nous octroyons une journée de farniente, avec obligation d’éradiquer le bronzage campeur au profit d’un hâââle délicat, tout en menant sans trêve la guerre du poil. Ce genre de pause-féminité rend supportable la vie de baroudeuse tout en la pimentant à peu de frais, et nous reprenons le lendemain, rafraîchies, le train-corail en direction de Tachkent. A peine à bord, nous reconnaissons avec horreur la suite du film-supplice projeté dans le tronçon Boukhara-Samarcande, mais le clin d’œil de la maîtresse de wagon (la même que dans le train précédent) nous donne presque l’impression d’être à la maison. A la gare centrale, désormais aussi familière que Paris-Nord, Claire me quitte pour s’envoler vers notre mère patrie, tandis que je renoue avec mon fidèle ami Lonely, dont les conseils avisés guident mes pas jusqu’à la Gulnara Guesthouse. Q.G. des routards de tout poil (et même des épilés), cette maison d’hôte s’élève autour d’un grand patio carré, au milieu duquel trône le tchorpoï, lit à ciel ouvert surmonté d’un dais et pourvu d’une table en son centre. On y mange à la romaine, à moitié allongé, on y bavasse avec les voyageurs pas pressés, et il n’est pas rare d’en voir certains passer leur journée à télécharger fébrilement des emails, le propriétaire ayant eu la bonne idée d’avoir un Wifi qui fonctionne.

Après avoir déposé mon sac à dos dans le dortoir des filles (quel luxe, une chambre à quatre lits, on se croirait presque à l’hôtel), je m’attable au tchorpoï, bien décidée à y perdre du temps et à causer avec le premier venu, car tel est le vrai plaisir des voyages. En fait de premier venu, je suis servie : un jeune Hollandais d’une beauté hors du commun, aux cheveux mi-longs et à l’œil clair, siège à cette place depuis trois jours, offrant au tout venant son sourire parfaitement charismatique et sa conversation tout aussi amène. Parti de chez lui six mois auparavant, ce Jésus néerlandais se dirige vers la Mongolie, où il entend multiplier les expériences (i.e. les substances) et ouvrir ses chakras – qui me semblent déjà extrêmement ouverts, mais bon, chacun son niveau d’exigence. En attendant, il est sur le point de reprendre la route (mon cœur se brise à cette nouvelle) et je n’ai plus qu’à faire de même – c’est-à-dire à commencer mon exploration de la capitale, dont on m’a dit tout le mal possible avant de partir. Mais voilà, je le proclame haut et fort, Tachkent est une ville agréable, dont le soviétisme soi-disant repoussant – avenues larges comme des quatre voies, buildings massifs – est largement tempéré par la hauteur réduite des immeubles, les arbres immenses qui longent les boulevards, et la densité plutôt réduite du trafic urbain. Dans la chaleur de la fin du jour, on se sent finalement plus à Nice qu’à Moscou.

Il ne me reste plus que deux jours à explorer la riviera ouzbèke, et j’ai prévu de mettre à profit les nouvelles technologies pour avoir un aperçu plus intime du pays. Les baroudeurs de vingt ans ne jurent plus que par le couchsurfing – qu’à cela ne tienne, je surferai sur le canapé de Shakhnoza ! Munie des informations de son « profil », qui se limitent à son âge (34 ans) et à une photo prise de très loin, j’ai rendez-vous avec elle dans la proche banlieue de Tachkent, non loin de l’ambassade américaine. Dans l’autobus qui m’y conduit, un voyageur me parle aimablement de la tour Eiffel et de Jean-Paul Belmondo, ce qui, en comparaison avec l‘exclamation habituelle suscitée par la mention de ma nationalité (Zinedine Zidane !) a un petit côté désuet tout à fait charmant, un peu comme les jolis souvenirs qu’une vieille dame russe qui aurait passé quelques années en France dans sa jeunesse aurait conservés, intacts et fleurant bon la naphtaline, soixante ans plus tard. Pour l’heure, c’est une jeune femme moderne qui vient me cueillir à l’arrêt de bus, tenant la main d’une fillette de six ans aux yeux bridés, tout excitée de voir la frantzoujenka débarquée d’internet. Si Shaknoza et sa petite famille (la mignonne Samira ainsi que Savlat, un garçon de huit ans) n’ont jamais quitté l’Ouzbékistan, ce ne sont pas les étrangers qui les effraient. La mère de mon hôtesse est tadjike, son père d’origine arabe, et les trois générations passent indifféremment du persan au russe, tout en faisant quelques crochets par la langue ouzbèke, que Shakhnoza affirme avoir appris sur le tard. Cette dernière a épousé dix ans auparavant un coréen tombé amoureux d’elle après avoir vu sa photo – mariage en apparence surprenant, qui me fait découvrir l’importance de cette communauté comptant une centaine de milliers de ressortissants.

La suite de l’histoire est moins romantique : le bel asiatique abuse de la drogue, finit par battre la malheureuse et disparaît dans la nature, au grand soulagement de toute la famille. Comme la plupart des femmes russes du même âge, dont Shakhnoza est plus proche par la langue et la culture que des Ouzbèkes éduquées dans la tradition musulmane, la jeune femme élève seule ses deux enfants, largement épaulée par ses parents qui vivent à deux pâtés de maison, et bien décidée à offrir à sa progéniture un avenir meilleur. J’en serai témoin dès le lever du jour : tandis que Savlat file à l’école vers sept heures et demi, Samira prend son petit déjeuner en travaillant sa lecture du russe, qui reste la langue de l’élite locale. Oui, le garçon a tout pour devenir médecin, il pige déjà les mathématiques au quart de tour, et la petite, eh bien, regarde ce caractère ouvert, c’est une meneuse naturelle, on en fera facilement une avocate. Je n’ai pas de mal à comprendre les ambitions de la maîtresse de maison, enchaînée à son travail de secrétariat dans un grand hôtel de la capitale, et qui m’avoue ne pas avoir d’autres amis que ceux qu’internet lui fait miroiter. Pendant deux jours, je vais vivre au rythme de son quotidien, admirant son courage et son indépendance de caractère, participant aux repas familiaux qui se terminent par une courte prière d’action de grâce. La première fois, je suis surprise : avant de quitter la table, Samira arrête soudain son babillage et murmure une petite phrase chantée, en se passant la main sur les yeux. Rapide, gracieux, son geste me rappelle l’inclinaison respectueuse (la main sur le cœur) des envoyés du khan – et des chauffeurs de taxi. Ici, point n’est besoin de simagrées religieuses et de règles subies, la profondeur spirituelle s’ancre dans le quotidien, que Shakhnoza et sa famille accueillent comme une bénédiction. Et le meilleur dans tout ça, c’est que personne ne fait la leçon. A moi d’en tirer les fruits, puisque l’heure du retour a sonné. A Moscou, à Moscou !